Cannabis à l'adolescence: risques de problèmes de santé à long terme

  • Forum
  • Le 9 septembre 2013

  • Martin LaSalle

(Image: iStockphoto)Fumer du cannabis à l'âge adulte est rarement associé à des problèmes de santé sérieux et persistants. Mais consommer du «pot» à l'adolescence comporte un risque de devenir dépendant de cette drogue ou de souffrir de troubles psychotiques, dont la schizophrénie.

 

C'est la conclusion d'une étude publiée dans le dernier numéro de Neuropharmacology, cosignée par le Dr Didier Jutras-Aswad, professeur au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal, et la Dre Yasmin Hurd, de l'école de médecine Icahn du centre hospitalier Mount Sinai de New York.

Tous deux ont analysé plus de 120 études portant sur l'effet du cannabis sur le cerveau d'adolescents et celui de jeunes rongeurs.

Selon les populations observées dans ces études, jusqu'à 25 % des adolescents qui consomment du cannabis seraient à risque d'en devenir dépendants à l'âge adulte.

Par ailleurs, chez certains groupes d'adolescents vulnérables, la consommation de marijuana multiplierait par quatre ou cinq le risque d'être atteint d'une psychose.

L'analyse des Drs Jutras-Aswad et Hurd ne permet pas d'établir avec certitude un lien de causalité entre la consommation de cannabis et la manifestation ultérieure de troubles psychiatriques ou d'une dépendance. Toutefois, ils constatent que les effets délétères à long terme semblent plus prononcés lorsque la première exposition à cette drogue survient à l'adolescence plutôt qu'à l'age adulte.

Agressivité et impulsivité: des signes de vulnérabilité

Selon le Dr Jutras-Aswad, l'augmentation du risque se manifeste chez certains adolescents considérés comme vulnérables en raison de la présence de facteurs psychologiques, environnementaux et neurobiologiques.

De 30 à 80 % de la variation du risque de devenir dépendant du cannabis serait liée à des facteurs génétiques. C'est donc en grande partie par leur bagage génétique que certains adolescents seraient prédisposés à devenir accros de cette drogue ou à souffrir d'une maladie mentale à l'âge adulte.

Qui plus est, dans une étude qu'il a publiée en 2012, le Dr Jutras-Aswad a démontré que, chez les adolescents, les prédispositions génétiques combinées avec des affects négatifs (anxiété, dépression) multiplient par huit ou neuf le risque de devenir dépendant du cannabis à l'âge adulte.

Sur le plan psychologique, l'impulsivité et l'agressivité seraient aussi des signes avant-coureurs d'un risque accru, surtout si elles apparaissent dès l'enfance. «Mais attention: un enfant qui affiche un de ces traits ne deviendra pas nécessairement psychotique dépendant de la drogue à l'âge adulte», prévient Didier Jutras-Aswad.

Sur le plan environnemental, les milieux familial et social peuvent également influencer la consommation de cannabis «notamment si ces milieux encouragent la consommation et ne permettent pas d'élaborer des stratégies d'adaptation et de tisser des liens sociaux productifs», ajoute-t-il.

Didier Jutras-Aswad

Une image inoffensive à reconsidérer

L'élément actif du cannabis, le tétrahydrocannabinol (THC), agit principalement sur deux récepteurs chimiques du cerveau, soit les récepteurs CB1 et CB2. Les récepteurs de type CB1 en particulier sont présents dans les zones du cerveau associées à l'apprentissage, la recherche de récompenses, la motivation, la prise de décision, l'acquisition d'habitudes et les fonctions motrices.

«Le cannabis a le potentiel d'influer sur le développement à long terme du cerveau, dont la structure change rapidement au cours de l'adolescence», souligne Didier Jutras-Aswad.

Le médecin chercheur est d'autant plus préoccupé par ce facteur neurobiologique que la teneur en THC du cannabis aurait triplé ces 40 dernières années. «Dans les années 70, les échantillons saisis [par les autorités policières] affichaient des taux de THC souvent inférieurs à 5 %, tandis que, depuis 5 à 10 ans, ces taux ont dépassé fréquemment les 15 à 20 %», précise le Dr Jutras-Aswad.

Par ailleurs, d'autres études ont révélé que le risque de souffrir d'une psychose est d'environ un pour cent dans la population en général. Or, chez certains groupes d'adolescents vulnérables, la consommation de cannabis multiplie par quatre ou cinq, parfois davantage, le risque d'en être atteint, en agissant comme facteur déclencheur d'une maladie latente.

C'est pourquoi Didier Jutras-Aswad soutient que «l'image de drogue inoffensive associée à la marijuana est scientifiquement inexacte».

Légalisation du cannabis: un appel à la prudence

Au Canada, on estime qu'environ 45 % de la population a déjà consommé du cannabis au cours de sa vie. Le statut légal de cette drogue est périodiquement remis en question tant au pays qu'ailleurs dans le monde.

Selon Didier Jutras-Aswad, le risque que comporte une substance pour la santé et les données scientifiques ne sont pas les seuls facteurs déterminant son statut légal. «Si l'on souhaite légaliser ou décriminaliser la marijuana, il faudra tenir compte qu'une proportion non négligeable d'adolescents y est vulnérable et être en mesure de mieux dépister et traiter les jeunes les plus à risque, le cas échéant», avertit Didier Jutras-Aswad.

Martin LaSalle


 

Légalisation ou décriminalisation: des nuances importantes

Les notions de légalisation et de décriminalisation de la marijuana se rapportent à deux réalités juridiques distinctes.

La «décriminalisation» (ou dépénalisation) consiste à lever les sanctions pénales attachées à l'usage du cannabis. Ce produit reste illégal, son commerce est toujours interdit, mais sa consommation peut faire l'objet d'une tolérance.

Certains pays ou États ont décriminalisé la possession de marijuana, dont l'Australie, l'Argentine, la Belgique, la Colombie, la Croatie, la Hollande, la République tchèque et le Vermont (États-Unis).

La «légalisation» signifie que l'usage du cannabis est autorisé et que sa production et sa commercialisation sont également permises et règlementées – au même titre que le tabac par exemple.

Le cannabis a été légalisé, entre autres, au Colorado et dans l'État de Washington, ainsi qu'en Jamaïque. Le débat a cours en Californie et au Canada.

À noter qu'au Cambodge la possession de cannabis a été à la fois légalisée et décriminalisée.