La fumée secondaire augmente les risques de TDAH

  • Forum
  • Le 9 septembre 2013

  • Dominique Nancy

Selon la professeure Linda Pagani, l’exposition à la fumée de cigarette entre zéro et cinq ans a des effets neurotoxiques et durables sur les jeunes enfants. (Image: iStockphoto)Les enfants exposés à la fumée secondaire durant la petite enfance sont plus susceptibles de souffrir d'un désordre neurobiologique comme un trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

 

C'est ce qui se dégage d'une étude menée par Linda Pagani, professeure à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal, qui s'est penchée sur le lien entre le tabac pendant la grossesse et les premières années de vie et le trouble déficitaire de l'attention des jeunes. Il s'agit de la première étude à tenir compte des facteurs périnataux et environnementaux associés au TDAH. Les résultats de sa recherche ont récemment été publiés dans la prestigieuse revue Neuroscience and Biobehavioral Reviews.

«Selon la littérature scientifique, il y a un lien établi entre les problèmes de comportement et d'attention chez les enfants et le tabagisme de la mère durant la grossesse, indique la professeure. J'ai voulu préciser l'état des connaissances dans le domaine et voir si, au-delà de l'exposition au cours de la grossesse, la fumée secondaire dans les premières années de vie était aussi associée à la neurotoxicité développementale. J'ai utilisé le TDAH comme exemple d'effet néfaste.»

On connait bien de nos jours les symptômes du TDAH, qui se caractérise par une déficience de certaines fonctions exécutives, dont une difficulté à se concentrer ou à demeurer concentré sur une tâche, une bougeotte continuelle et de l'impulsivité. Mais la désignation des facteurs environnementaux de prédisposition au TDAH est encore lacunaire et c'est là que le travail de Mme Pagani s'avère utile.

Précisons qu'il ne s'agit pas de ses propres données primaires. La chercheuse, aussi membre du Groupe de recherche sur les environnements scolaires, a répertorié toutes les études longitudinales qui ont porté sur le trouble déficitaire de l'attention et la fumée secondaire ces 20 dernières années afin de vérifier le lien et les effets sur les enfants. Elle a pris soin de s'assurer que ces recherches prenaient aussi en considération le tabagisme pendant la grossesse. Au total, une dizaine d'études seulement se sont révélées pertinentes pour son corpus.

Les analyses de Mme Pagani démontrent que l'exposition à la fumée secondaire durant la petite enfance serait encore plus nocive que le tabagisme en cours de grossesse. «La fumée secondaire contient 85 % des émissions de fumée d'une cigarette allumée et 15 % des émissions expirées du fumeur dans l'environnement», souligne la chercheuse. Résultat: une forte concentration de polluants inhalables sont dispersés sur une longue période dans la voiture et la maison. Or, une fois expirée, la fumée de cigarette serait plus toxique pour la santé, car il y a des interactions qui se produisent sur le plan de la biologie du corps au moment de l'inhalation.

«Les jeunes enfants ont un métabolisme plus élevé et peuvent absorber une plus grande quantité de composants de la fumée que les adolescents et les adultes», signale Linda Pagani. Elle rappelle qu'entre zéro et cinq ans le cerveau des enfants est en plein développement, car le système nerveux poursuit sa croissance après la naissance de l'enfant. La nicotine interagirait avec certaines régions du cerveau pendant des périodes critiques, notamment la région orbitofrontale, qui est associée à la régulation de l'impulsivité et à l'interprétation des stimulus sensoriels.

«Il y a des récepteurs responsables du processus de maturation cérébrale pendant la gestation et la petite enfance. Ces récepteurs modulent l'élaboration des structures neuronales et la genèse des synapses. La suractivation de ces récepteurs durant les périodes critiques de maturation provoque des dérangements sur les plans de la communication cellulaire et du développement des structures cérébrales», précise la professeure Pagani.

Plusieurs études rapportent en effet une action négative de la fumée secondaire dans la différenciation des cellules neurosynaptiques et la genèse des synapses. Les neurones auraient dès lors plus de difficulté à communiquer entre eux et il en résulterait des distorsions dans l'interprétation de l'«input» sensoriel.

Modification du génome?

Alors qu'elle s'attendait à ce que les répercussions de l'exposition précoce à la fumée secondaire disparaissent après l'adolescence, elle a été consternée par la persistance des résultats négatifs. «On constate des liens avec l'obésité à l'âge adulte», dit Mme Pagani, qui soupçonne également un effet épigénétique transgénérationnel.

«Des études effectuées sur des souriceaux montrent que les deuxième et troisième générations de rongeurs sont affectées même si ces souris n'ont pas été exposées à la fumée. Il y aurait donc des transformations épigénétiques intergénérationnelles!» La chercheuse craint que le même phénomène se produise chez l'être humain. Le risque que le TDAH soit transmissible d'une génération à l'autre serait ainsi accru. «En termes de santé publique, ces résultats constituent un argument solide contre l'exposition des enfants à la fumée secondaire pendant la petite enfance et devraient inciter les parents à ne pas fumer dans la maison ni dans la voiture», mentionne Linda Pagani.

Soulignons que près du tiers des enfants québécois sont exposés régulièrement à la fumée secondaire à la maison, selon le Conseil québécois sur le tabac et la santé. Environ 69 % des fumeurs montréalais fument dans leur véhicule ou dans celui des autres en présence d'adultes, et parmi ces personnes 40 % le font lorsqu'il y a des enfants. Le Québec est l'une des rares provinces qui n'a pas encore adopté de loi contre la fumée secondaire dans les véhicules en présence de mineurs.

Dominique Nancy