Le cerveau serait actif dans un état comateux très profond

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  • Le 23 septembre 2013

  • Martin LaSalle

Provoquer un état comateux très profond pourrait avoir un effet neuroprotecteur. (Crédit: iStockphoto)Des chercheurs ont détecté une activité cérébrale jusqu'ici méconnue, qui se manifeste lors d'un coma plus profond que celui déterminé par l'électroencéphalogramme (EEG)isoélectrique  – aussi appelé flat line –, qui est l'un des critères cliniques qui servent à établir la mort cérébrale.

 

Cette découverte laisse pressentir une toute nouvelle frontière dans le cerveau, d'après Florin Amzica, professeur à la Faculté de médecine dentaire de l'Université de Montréal et directeur de l'étude publiée dans la revue PLOS ONE.

Le phénomène a d'abord été observé chez un patient admis dans un hôpital roumain à la suite d'un arrêt cardiorespiratoire. Tombé dans le coma après avoir été réanimé, le patient manifestait des myoclonies, c'est-à-dire des contractions musculaires involontaires. On lui a administré un traitement antiépileptique très puissant qui l'a plongé dans un coma plus profond encore.

« L'électroencéphalogramme a alors révélé une activité cérébrale à une fréquence de un hertz, soit en deçà du seuil de l'électroencéphalogramme isoélectrique, relate M. Amzica. Il s'agit d'ondes qui n'étaient pas connues jusqu'ici présent, que nous avons nommées “nu” en raison de la ressemblance de leur oscillation avec la lettre grecque ?.»

Le rôle central de l'hippocampe

Dirigée par Florin Amzica, l'équipe de chercheurs de l'UdeM et du Centre médical Reine-Marie (Roumanie) a ensuite validé l'existence de ce phénomène cérébral.

Pour ce faire, ils ont reconduit l'expérience sur des chats, plongés dans un coma artificiel (et réversible) à l'aide de l'anesthésique isoflurane. Les mêmes ondes nu ont été observées.

Plus encore, les mesures prises par EEG ont démontré que «les cellules de l'hippocampe seraient la source primaire de la génération de ces ondes et de leur propagation vers le néocortex du cerveau, déclenchant ainsi une nouvelle activité dans tout le cerveau», explique le professeur.

Selon l'auteur principal de l'étude, Daniel Kroeger, cette découverte indique que «l'hippocampe peut envoyer des “ordres” au commandant en chef du cerveau, le cortex. Cela permettra d'étudier les processus d'apprentissage et de mémoire de l'hippocampe pendant un état comateux.»

Florin Amzica

Vers un nouveau «coma thérapeutique»?

 

D'après M. Amzica, l'élément le plus intéressant de cette découverte est la «neuroprotection» que semble procurer ce coma très profond.

En effet, à la suite d'un traumatisme violent, certains patients sont dans un état si grave que les médecins les plongent dans un coma artificiel afin de préserver leurs fonctions cérébrales et vitales.

Pour le professeur Amzica, il est plausible qu'un cerveau maintenu longtemps dans un état qui correspond à l'EEG isoélectrique s'atrophie, comme c'est le cas pour un organe ou un muscle qui demeure longtemps inactif.

«L'effet neuroprotecteur de cet état comateux doit être validé par d'autres recherches, mais nous savons que, sur le plan cérébral, les synapses qui ne sont pas utilisées disparaissent et que leur reconstitution requiert beaucoup d'entrainement. C'est pourquoi nous estimons que provoquer un état comateux plus profond pourrait être préférable», anticipe-t-il.

Pratique médicale en fin de vie

Par ailleurs, Florin Amzica estime que la détection des ondes nu pourrait éventuellement faire partie des différents tests qui servent à déterminer la mort cérébrale.

«Au Canada, des règles strictes sont respectées pour s'assurer qu'un patient ne sera pas débranché sans que le personnel médical soit absolument certain qu'il n'y a plus d'espoir de retour, fait-il remarquer. Ces règles incluent un test d'irrigation sanguine du cerveau, ainsi que des examens neurologiques complets qui doivent prouver que les structures vitales du cerveau avec leurs fonctions sont compromises.»

Mais puisque ces examens ne sont pas disponibles partout dans le monde, «notre découverte pourrait devenir un nouveau test, plus simple à employer, dans certains pays où les règles ou les possibilités sont moindres», soutient Florin Amzica.

Martin LaSalle


 

Chercher au-delà des frontières de sa discipline

Pourquoi un professeur en médecine dentaire s'est-il intéressé à ce qui se passe dans le cerveau d'une personne comateuse?

«En médecine dentaire, on n'est pas loin des nerfs faciaux et du cerveau. Ses praticiens luttent constamment contre la douleur et d'autres maux qui affectent le système nerveux central. Les patients subissent presque toujours des anesthésies locales et, parfois, ils sont soumis à des chirurgies assez complexes qui nécessitent une anesthésie profonde», indique Florin Amzica.

Outre sa formation, c'est aussi par intérêt personnel que le chercheur se penche sur les états de conscience. «Pour bien comprendre un phénomène qui se situe à l'extrémité du répertoire comportemental, il faut dépasser les frontières que nous imposent les connaissances acquises et les croyances non justifiées; autrement dit, il faut regarder une frontière des deux côtés et ne pas rester cantonné dans son propre territoire», philosophe M. Amzica.