Il y a peu d'universitaires hypermétropes

  • Forum
  • Le 30 septembre 2013

  • Dominique Nancy

On prescrit parfois à tort un médicament aux enfants hypermétropes quand le port de lunettes pourrait dans certains cas supprimer les difficultés de concentration. (Image: iStockphoto)Les hypermétropes doivent forcer leurs yeux pour voir de près, ce qui engendre des difficultés de lecture. Parfois, aucun symptôme d'hypermétropie n'est apparent, car leurs yeux accommodent. Mais les conséquences sont grandes.

 

Selon Jean-Marie Hanssens, ce léger handicap sous-diagnostiqué peut entraver leur parcours scolaire. «Il y a très peu de données sur le sujet, mais on constate que les hypermétropes dont le trouble visuel n'est pas corrigé entreprennent rarement des études à l'université. Ils décrochent bien avant.»

M. Hanssens sait de quoi il parle. Hypermétrope, il aurait pu décrocher. «Enfant, je ne portais presque pas mes lunettes. Heureusement, mon hypermétropie n'était pas trop forte. Je fais partie des rares hypermétropes à avoir fait des études universitaires», dit-il en riant.

L'hypermétropie peut facilement être réglée par le port de lunettes ou de lentilles de contact, signale le directeur de la Clinique universitaire de la vision de l'Université de Montréal. Il déplore que plusieurs enfants hypermétropes ne soient pas dépistés plus tôt, idéalement bien avant leur entrée à l'école. «Ce trouble de réfraction oculaire est répandu chez les jeunes enfants, car leurs yeux sont en développement, explique Jean-Marie Hanssens. Les rayons lumineux convergent alors en arrière de la rétine, d'où les difficultés à voir de près alors que la vision de loin ne pose aucun problème.»

En vieillissant, les yeux s'allongent et l'hypermétropie a tendance à se corriger d'elle-même. Le cristallin arrive à compenser l'anomalie de l'œil grâce à l'accommodation. Voilà pourquoi on ne conseille pas toujours aux parents de faire porter des lunettes à leur enfant hypermétrope, souligne-t-il. S'il y a des risques de strabisme (yeux qui louchent) ou encore si l'enfant hypermétrope présente une hyperactivité et ne démontre aucun intérêt pour la lecture, le port de verres correcteurs est alors fortement recommandé. «Tous les optométristes le savent. Dès qu'on voit un jeune un peu agité à la Clinique, on suspecte une hypermétropie. Si c'est le cas, l'optométriste, en accord avec les parents, décidera de corriger ou non l'anomalie. Dans un cas comme dans l'autre, un suivi doit être fait annuellement.»

Quand lire devient un supplice

À ce jour, une seule étude a été effectuée auprès des hypermétropes. Des chercheurs de l'Université de Houston ont conduit en 1997 une enquête auprès de 782 élèves du primaire âgés de 6 à 12 ans afin de vérifier si une hypermétropie modérée et non corrigée avait des effets sur la performance scolaire. Leurs résultats le confirment. Les enfants hypermétropes qui ont une réfraction oculaire de 1,25 et plus réussissent moins bien à l'école.

«Les données disponibles qu'on avait auparavant sur le sujet provenaient essentiellement de recherches réalisées auprès de personnes myopes, indique M. Hanssens. C'est ainsi qu'on sait que les hypermétropes, nombreux dans la population, sont sous-représentés dans le milieu universitaire. La grande proportion des universitaires aux prises avec des troubles de la vue est myope.» Pour ces individus, le port de lunettes n'est pas optionnel. Ils ne verraient rien au loin autrement!

Le trouble visuel des hypermétropes passe par contre souvent inaperçu. L'enfant lui-même ne sait pas que ses yeux effectuent une accommodation. Mais il peut souffrir de maux de tête, de fatigue et avoir un tempérament agité. Certains jeunes hypermétropes se voient même prescrire du Ritalin ou du Concerta pour atténuer leur bougeotte et faciliter leur concentration. «Ce n'est pas leur cerveau qui fonctionne moins bien, lance M. Hanssens. Le problème a une origine oculaire!»

Les hypermétropes ne sont pas moins intelligents, précise-t-il. Ils éprouvent de la difficulté à se concentrer lorsqu'ils ont le nez dans leur livre. «Lire plus de 20 minutes est un vrai supplice pour la majorité d'entre eux, mentionne M. Hanssens. Cela explique pourquoi plusieurs ne font pas d'études universitaires.»

Au cours de l'année 2012-2013, Jean-Marie Hanssens a diagnostiqué plusieurs cas d'enfants hypermétropes à la Clinique universitaire de la vision de l'UdeM, dont trois qui prenaient des médicaments pour un trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité. Deux de ces enfants se sont vu prescrire le port de lunettes. L'un d'entre eux a même cessé de prendre son médicament avec l'autorisation de son médecin. «Récemment, ce jeune est venu à la Clinique pour son suivi annuel, raconte Jean-Marie Hanssens. Les parents étaient très heureux. Depuis que leur fils porte ses lunettes, il est beaucoup plus calme. Ses notes sont passées de C- à B+.»

Ce garçon hypermétrope fera-t-il des études universitaires? «En tout cas, s'il le désire, il le pourra. Et il n'y aura pas d'entraves à sa réussite», se réjouit M. Hanssens.

Dominique Nancy