L'homme qui fait parler les Inuits

  • Forum
  • Le 30 septembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Alain Cuerrier devant le Jardin des Premières-Nations, au Jardin botanique de Montréal.L'oxyrie de montagne (Oxyria digyna) est une plante abondante dans la toundra arctique et les Inuits la nomment qunguliq. Le nom de cette plante, raconte Mitiarjuq Nappaaluk en riant, illustre la grimace que la personne fait en croquant dans la feuille.

 

«Les Inuits forment un peuple rieur et chaleureux. Il y a bien sûr des problèmes sociaux dans la population, mais le temps que j'ai passé auprès d'eux m'a permis de les découvrir sous leurs bons jours; leurs connaissances sur la nature sont particulièrement riches», dit l'ethnobotaniste Alain Cuerrier, qui a publié aux Éditions MultiMondes, en collaboration avec l'Institut culturel Avataq et deux coauteurs, le premier guide trilingue des Plantes des villages et des parcs du Nunavik (2011). Il parachève ces temps-ci la publication d'une collection de livres richement illustrés consacrés au savoir biologique des Inuits.

Quand ce botaniste, chercheur à l'Institut de recherche en biologie végétale de l'Université de Montréal, se rend à Kangiqsujuaq, sur les rivages de la baie d'Ungava, ou à Nain, le village le plus nordique de Terre-Neuve-et-Labrador, on le reconnait sans peine et on l'invite à passer à la maison. C'est l'homme qui fait parler les ainés et qui présente leurs connaissances ancestrales dans des livres. «Ils ont encore fraichement en mémoire les écoles résidentielles où les Blancs leur interdisaient toute référence à leur culture», mentionne le chercheur, qui a fait paraitre quatre ouvrages sur le savoir botanique et faunique des Inuits durant la dernière année (trois autres sont en préparation). La signature est sans ambigüité: «Alain Cuerrier et les ainés de Kangiqsujuaq».

L'histoire commence en 2001, quand Alain Cuerrier, diplômé en sciences biologiques de l'Université de Montréal, obtient du Jardin botanique de Montréal le contrat de verdir le Jardin des Premières Nations, en construction. Avec en poche un budget de déplacement et armé de pelles et de boites en carton, il part dans le Grand Nord pour ramener des végétaux représentatifs du biome. Oxytropes, pédiculaires, airelles, bleuets du nord, petit thé du Labrador et autres essences nordiques seront transplantés par ses soins dans le jardin montréalais – certains sont encore bien vivants aujourd'hui.

Alain Cuerrier présente les connaissances ancestrales des ainés dans plusieurs ouvrages accessibles.

Un réseau de relations...

 

Sa récolte s'accompagne d'un réseau de relations un peu inattendu: les ainés du village. Un ami d'enfance établi là-bas, Pierre Phillie (titulaire d'un doctorat en géographie humaine de l'UdeM), lui présente quelques personnes qui s'avèrent d'excellents observateurs de la nature. Ce sont elles qu'il retrouvera, au cours de la décennie suivante, à l'occasion de son ambitieuse recherche ethnologique.

Les vedettes se nomment Eva Ilimasaut, Minnie Etidloie, Jaani Qisiiq, Naalak Nappaaluk, Lizzie Irniq, Annie Alaku, Amaamak Jaaka, Maata Tuniq, Jessica Arngak, Nappaaluk Arnaituk, Mitiarjuq Nappaaluk et Inuluk Qissiiq, et leurs visages souriants illustrent les premières pages de ses livres publiés par l'Institut culturel Avataq. Il a interviewé ces hommes et ces femmes au cours de voyages d'études qui se sont déroulés de 2001 à 2003. Dans certains cas, il les a accompagnés dans la nature où il était question de légendes, d'histoires personnelles et des usages médicinaux des végétaux. L'ethnobotanique, c'est l'étude des êtres humains à travers leurs plantes... et l'inverse.

L'Arctique québécois compterait 400 espèces végétales excluant les mousses et les lichens. Les ouvrages parus jusqu'ici en présentent 391, dont une centaine font l'objet d'entrevues avec les ainés. Les traductions française et anglaise du texte inuktitut et le nom latin des plantes figurent à côté de photos de grande qualité (la plupart signées Alain Cuerrier). Les livres ne sont pourtant pas des ouvrages savants. Ils sont l'interprétation par des natifs de leur monde végétal.

Un volume sur la faune a été publié en 2012 sur le même modèle. On y présente le savoir zoologique des Inuits, de l'araignée (aasivalaaq) au lièvre arctique (ukalik). Chez les Inuits, peut-on lire en avant-propos, il y a trois grandes catégories d'animaux: ceux qui volent (timmiat), ceux qui marchent (pisutiit) et ceux qui nagent (imarmiutait). Il n'y a pas de distinctions entre carnivores et herbivores; par contre, la notion de respect est «au centre de certaines pensées ou courants en écologie ou biologie».

Cette notion vaut pour toute forme de vie. Une légende veut qu'un Inuit ait voulu se venger des satanés moustiques en gardant un individu dans un pot jusqu'à l'hiver. Par grand froid, il l'a relâché loin de sa maison. Mal lui en prit: c'est l'homme qui figea et mourut de froid, alors que l'insecte regagna la chaleur...

De l'Arctique à l'Orient

Le travail de l'ethnobotaniste l'a mené à suggérer la mise sur pied d'activités de terrain qui ont connu beaucoup de succès dans les communautés. Au début de l'automne, le chercheur nolise un bateau où prennent place une vingtaine d'Inuits de tout âge. Ils mettent le cap sur une ile reconnue pour sa biodiversité et son intérêt culturel et passent la journée à herboriser. «Les activités intergénérationnelles sont très appréciées, car les ainés sont rarement intégrés dans les activités des jeunes, explique-t-il. Ces ateliers de terrain permettent aux gens de communiquer entre eux dans une atmosphère très positive. On mange autour du feu et ça discute beaucoup. Le lendemain, de retour au village, le groupe se réunit pour identifier les spécimens récoltés.»

En plus de servir de ciment social, l'activité alimente le chercheur, qui a eu une production scientifique exceptionnelle l'an dernier: neuf articles dans des revues savantes, deux chapitres de livres et les quatre ouvrages de l'Institut culturel Avataq (Forum a fait état de ses travaux sur le thé du Labrador en 2012).

L'approche de M. Cuerrier peut s'appliquer dans d'autres régions du monde. Il a d'ailleurs comme projet de témoigner du savoir botanique des ainés de pays d'Orient avec son collègue Pierre Haddad, professeur au Département de pharmacologie de l'Université de Montréal. Un projet en Égypte a été mis en veilleuse pour cause de troubles politiques, mais le Qatar est dans leur mire.

Mathieu-Robert Sauvé