Un diplôme en ligne... presque gratuit!

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  • Le 30 septembre 2013

  • Dominique Nancy

Obtenir son diplôme en suivant ses cours en ligne, est-ce bien possible?Quelque 20 millions d'étudiants de 203 pays sont actuellement inscrits à des MOOC, les massive open online courses. Tout comme les formations à distance, ces cours permettent d'apprendre de n'importe où, n'importe quand. Et c'est gratuit. Du moins en apparence.

 

«De chez soi, il est désormais possible, qu'on soit pauvre ou riche, de suivre des cours de l'Université Harvard, de l'Université Stanford et du MIT [Massachusetts Institute of Technology]. Sur le plan de l'accès de masse à l'enseignement universitaire, c'est extraordinaire.»

C'est en ces termes que Thierry Karsenti, professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l'information (TIC) en éducation, explique l'engouement pour les MOOC. Il a développé cette idée et brossé un tableau critique de la question des MOOC dans l'enseignement universitaire à une conférence organisée par le Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante le 26 septembre.

À ce jour, seule HEC Montréal propose des MOOC au Québec. Aux États-Unis, cette formule connait déjà une grande popularité. «Udacity, l'un des trois principaux acteurs des MOOC, a accueilli 300 000 étudiants pour le cours d'introduction à l'informatique de l'Université Stanford», indique M. Karsenti. La tendance devrait croitre de façon encore plus exponentielle dans l'avenir, selon lui. «La nouvelle législation californienne, avec son projet de loi SB 520, encourage fortement les établissements postsecondaires à intégrer la délivrance de certificats dans l'offre de MOOC», signale-t-il.

Rencontré à son bureau du pavillon Marie-Victorin quelques jours avant sa communication, M. Karsenti raconte que, dans son champ d'activité, plusieurs parlent des MOOC comme de «la plus importante expérience jamais réalisée en pédagogie universitaire». Lui, il nuance. «En réalité, les pratiques pédagogiques mises en place dans les MOOC s'apparentent tantôt à celles des formations à distance, qui existent déjà depuis bon nombre d'années, et tantôt à l'enseignement universitaire traditionnel.»

À l'heure actuelle, peu de recherches ont été menées sur le sujet, particulièrement sur les méthodes d'enseignement et les techniques d'évaluation utilisées, souligne le professeur. Il constate que les chercheurs semblent pour la plupart «technoenthousiastes et peu enclins à critiquer les défis que posent les MOOC». Les taux de réussite des étudiants inscrits à ces cours sont pourtant très faibles, rapporte-t-il. Moins de trois pour cent des apprenants réussiraient l'examen final.

«On est encore loin de pouvoir parler d'une révolution en pédagogie universitaire!»

Thierry KarsentiComment enseigner à 300 000 personnes?

Qu'est-ce au juste qu'un MOOC? «C'est un genre dérivé des formations à distance où l'on trouve aussi des présentations sur vidéo, explique M. Karsenti. En général, ce sont des présentations de type PowerPoint ou Keynote, de bonne qualité, par lesquelles on a accès à la vidéo du professeur qui s'adresse aux étudiants. L'idée de ce type de cours à distance est de proposer gratuitement à un très large groupe d'étudiants de participer, de façon dite interactive, à une forme d'enseignement en ligne.»

Intéressé par la question de la gratuité de ces cours et curieux de leur valeur éducative réelle, Thierry Karsenti s'est inscrit ces derniers mois à trois MOOC, dont un de paléobiologie des dinosaures, poétiquement intitulé Dino 101, de l'Université de l'Alberta. «Un cours particulièrement intéressant», estime le professeur, qui a suivi les 12 leçons et fait tous les travaux demandés. «Ne le dites à personne, j'ai “googlé” certaines de mes questions», avoue-t-il en riant.

Le professeur Karsenti évalue l'efficacité des MOOC avec prudence. Pour lui, l'avantage majeur est «l'accès universel au savoir et la démocratisation de l'éducation». Les MOOC permettent aussi de manière indirecte aux étudiants de développer leur autonomie et leurs compétences informatiques. Mais qu'en est-il de la rigueur pédagogique? «Si l'on indique que les MOOC sont efficaces parce qu'ils permettent les interactions, mais que les étudiants et les professeurs interagissent peu ou pas du tout, il y a lieu de se questionner», commente-t-il.

Les étudiants qui suivent ce type de cours, ajoute-t-il, ne doivent pas non plus s'attendre à ce que l'enseignant commente le travail qu'ils ont réalisé. «C'est le prix à payer quand il y a des milliers d'étudiants. Tout travail ou examen est en général évalué de façon automatique.»

Concernant la gratuité, M. Karsenti est plutôt sarcastique. «Si plusieurs MOOC semblent, à première vue, gratuits, il s'agit souvent d'une stratégie pour attirer les étudiants, affirme le professeur. Les MOOC ont certes un aspect philanthropique, mais il y a aussi beaucoup de marketing dans cette stratégie.»

Heureux d'avoir accès à un contenu de cours provenant d'une université prestigieuse, l'étudiant ne voit pas d'un mauvais œil le fait qu'on lui en offre «plus pour pas trop cher», par exemple un certificat officiel au bas prix de 69 $. Ou encore l'obtention des crédits du cours suivi pour 263 $. À condition bien sûr de passer les examens obligatoires. «Les prix varient d'un établissement à l'autre, mais il s'agit bien d'une pratique adoptée par de plus en plus d'universités qui proposent des MOOC», prévient Thierry Karsenti.

Un diplôme à rabais...

Malgré les critiques, les embuches et les défis, le professeur Karsenti voit de nombreux avantages pour les universités à suivre la tendance. Outre la visibilité que procurent les MOOC, ce serait une façon de recruter des étudiants. «Il est plus facile de les inciter ensuite à s'inscrire aux autres cours offerts par l'université», mentionne M. Karsenti.

À son avis, les universités au Québec ne doivent pas troquer leurs grands amphithéâtres contre des supergroupes virtuels. Elles se doivent toutefois de prendre position de façon réfléchie sur cette question. «Il y a un risque quant à la crédibilité qu'on accordera à certains diplômes universitaires, admet-il. Mais c'est une technologie dotée d'un potentiel impressionnant, tant pour le recrutement que pour l'expérimentation de différentes formules pédagogiques propres aux formations à distance. Devant la popularité grandissante d'une telle innovation, il s'agit peut-être d'une prise de risque nécessaire.»

Dominique Nancy