À l'aube d'une nouvelle ère pour les collections

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  • Le 7 octobre 2013

Les bibliothèques se transforment à la vitesse grand V, mais de là à conclure qu’elles sont obsolètes, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir.Un mythe malheureusement très répandu veut qu'à l'ère d'Internet les bibliothèques soient dépassées. Elles sont certainement en train de changer. Mais dépassées? Il est vrai qu'en accédant directement aux ressources documentaires l'impression de gratuité s'installe. Que ce soit à partir de Google Scholar ou de la bibliographie d'un article, on butine d'un écrit à l'autre en cliquant simplement sur des hyperliens.

 

L'avenir des bibliothèques, dans le monde et dans le milieu universitaire, pose aujourd'hui de grands défis auxquels l'Université de Montréal n'échappe évidemment pas. Le financement de l'édition savante est en constante progression et force les administrations à explorer de nouvelles avenues. C'est dans ce contexte que le directeur général des bibliothèques, Richard Dumont, publiera dans les semaines à venir quatre chroniques pour expliquer à la communauté les choix qui s'imposent afin de garantir l'accès à la connaissance, vital.

 

Les bibliothèques se transforment à la vitesse grand V, mais de là à conclure qu’elles sont obsolètes, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir.Un mythe malheureusement très répandu veut qu'à l'ère d'Internet les bibliothèques soient dépassées. Elles sont certainement en train de changer. Mais dépassées? Il est vrai qu'en accédant directement aux ressources documentaires l'impression de gratuité s'installe. Que ce soit à partir de Google Scholar ou de la bibliographie d'un article, on butine d'un écrit à l'autre en cliquant simplement sur des hyperliens.

Plusieurs personnes croient à tort que ces documents sont diffusés gratuitement, d'autant plus qu'elles n'ont pas eu à s'authentifier. Il n'y a qu'un pas à franchir pour conclure que les bibliothèques sont désormais inutiles. Erreur, car en réalité l'accès à ces articles est payant. La clé qui a ouvert la porte de l'éditeur est l'adresse IP de l'ordinateur utilisé. Ainsi, les abonnements payés par les bibliothèques de l'Université sont accessibles de tous les ordinateurs branchés au réseau de l'UdeM, à partir de ceux reliés au VPN ou autorisés par notre serveur mandataire (proxy).

Bref, un usager peut facilement se méprendre, à moins qu'il remarque la présence de notre nom ou de notre logo sur le portail de l'éditeur – pas toujours en évidence, par ailleurs – et qu'il en déduise que ce logo évoque un paiement quelconque. Demandez à nos diplômés: ils sont souvent étonnés de se heurter à une porte fermée après avoir quitté le campus.

Bar ouvert

Plusieurs diplômés et organismes souhaiteraient avoir accès aux ressources documentaires offertes par les bibliothèques de l'Université. Cet accès serait illégal en vertu des licences d'utilisation qui le limitent à la communauté de l'Université de Montréal. Habitués à la créativité qui caractérise le milieu universitaire, les éditeurs sont plutôt précis lorsque vient le moment de définir la communauté: les étudiants, les professeurs, les chargés de cours, les chercheurs, le personnel de l'UdeM et les retraités. La preuve d'appartenance à l'un ou l'autre de ces groupes est le paiement des droits de scolarité ou la réception d'un chèque de paie (ou de rente) fait par l'Université. Les diplômés, les donateurs, les fournisseurs, les collaborateurs de recherche, les partenaires industriels, etc., n'ont donc pas accès à nos ressources documentaires. Si élargir les accès est parfois possible, cela implique un cout supplémentaire.

Le même raisonnement s'applique en sens inverse. Notre communauté ne dispose pas d'un accès électronique aux abonnements souscrits par les autres universités. Au mieux, il faut se rendre sur place et remplir certaines formalités pour accéder à leur réseau, puis aux ressources documentaires de leurs bibliothèques.

Plus on est de fous... plus on doit payer

Le format électronique est pour plusieurs personnes synonyme d'économies. Voilà un autre mythe, car les bibliothèques de l'UdeM consacrent plus de sept millions par année à l'achat de la documentation électronique. Il faut savoir que le cout des abonnements aux périodiques est déterminé selon le nombre d'étudiants inscrits dans l'établissement, toutes disciplines confondues. Autrement dit, un même abonnement est habituellement plus cher pour l'UdeM que pour l'Université McGill.

Les grands ensembles: big deal!

Surpris? Un bref retour en arrière vous aidera à mieux comprendre. Au début des années 90, l'approche préconisée par les éditeurs pour encourager l'adhésion des bibliothèques à la version électronique de leur documentation a été d'offrir l'abonnement à la totalité de leurs périodiques pour l'équivalent du cout de leurs abonnements aux versions imprimées. L'offre a été acceptée par la majorité des bibliothèques, qui y voyaient une belle occasion d'enrichir le bassin documentaire à cout nul.

Cette stratégie de fidélisation a porté ses fruits, rendant difficile l'annulation de ces mégaententes par les bibliothèques par la suite. Au fil du temps, les éditeurs ont en général exigé des augmentations annuelles dépassant largement l'indice des prix à la consommation. Les consortiums d'achat mis en place par les bibliothèques, au tournant de l'an 2000, ont réfréné l'appétit des éditeurs sans toutefois l'assouvir totalement; le taux d'inflation pour ces grands ensembles se situe entre trois et six pour cent annuellement encore aujourd'hui. Comme ce stratagème dure maintenant depuis plus de 20 ans, vous comprenez pourquoi 80 % du budget alloué aux périodiques est consacré à ces mégaententes.

Le mirage du consortium

Les consortiums ont été utiles, mais leur influence est limitée. Le rapport de force entre les bibliothèques et les éditeurs commerciaux penche nettement en faveur de ces derniers. Mais en fait le pouvoir réside entre les mains des auteurs. Nous en avons eu la preuve récemment. Un éditeur tentait d'imposer aux consortiums internationaux un nouveau mode de tarification. Ceux-ci ont évidemment tenté de négocier. Même le retrait du consortium canadien des négociations s'est révélé sans effet. L'éditeur est resté sur ses positions jusqu'à ce que quelques chercheurs, ayant eu vent de la situation, brandissent la menace d'un boycott de publication ou de révision... Depuis, les négociations ont repris sur de nouvelles bases.

La tentation de sacrifier les livres

Un dernier élément pour terminer. Afin de restreindre les dépenses, une réduction des achats de livres peut parfois être perçue comme un simple report d'achat, ce qui rend cette option plus attrayante que l'annulation d'abonnements. C'est probablement vrai pour les romans, mais c'est rarement le cas pour les ouvrages savants, puisque leur tirage est limité. En fait, le nombre de copies imprimées est fonction des commandes passées par les bibliothèques avant la publication. Autrement dit, la possibilité d'acheter ces volumes plus tard s'amenuise au fil du temps. De plus, ces achats reportés finiront par entrainer un réinvestissement équivalant aux sommes économisées.

Le socle est maintenant posé. La prochaine chronique traitera du processus de la communication savante et démontrera comment les universités se font carrément dépouiller...

Richard Dumont
Directeur général des bibliothèques de l'UdeM

 

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