Cauchemar: 10 jours sans Facebook!

  • Forum
  • Le 7 octobre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Renoncer au téléphone intelligent pour 10 jours s’est avéré une expérience éprouvante mais enrichissante pour les étudiants, une abstinence exigée par leur professeur, André H. Caron.On les a traités d'«irresponsables», de «sans-cœurs» et même de «fous»: subitement et pendant 10 jours, les 15 étudiants du cours Médias et nouvelles technologies, au Département de communication de l'Université de Montréal, ont cessé de répondre à leurs courriels et se sont éclipsés de Facebook, LinkedIn, MSN, Second Life, Twitter et autres.

 

«On m'a dit que j'étais folle de disparaitre ainsi des radars, commente une participante qui livrait son témoignage aux deux tiers du parcours le 23 septembre. Je ne croyais pas mon existence à ce point liée aux réseaux sociaux.»

Appelés à un «retrait complet du réseautage social», ces étudiants de deuxième cycle ont dû imaginer de nouveaux (!) moyens de communiquer avec le reste du monde. Les jeunes de 22 à 25 ans pouvaient recourir à leur téléphone, mais seulement sur leur lieu de travail ou à la maison, comme s'il s'agissait d'un appareil branché au mur. De même, ils avaient droit à Internet, mais sans pouvoir se servir de la fonction du courriel ni des autres applications de réseautage social. C'était un défi d'autant plus grand que plusieurs sont des étudiants étrangers. «Comme j'utilise Skype et Instagram, c'était difficile pour ma famille de ne plus avoir de nouvelles. Mais j'ai eu enfin l'impression d'arriver au Québec», raconte une étudiante française débarquée plusieurs semaines plus tôt mais restée un peu trop branchée sur Paris à son gout.

Le chercheur et deux étudiantes témoignent

Un autre étudiant français a jeté la consternation chez ses proches après être resté incommunicado durant trois jours. «La première journée, ma copine m'a envoyé un courriel d'amoureux auquel je n'ai pas répondu puisque je ne l'avais pas lu. Le lendemain, elle me pressait de lui répondre dans plusieurs textos, me traitant de tous les noms et, la troisième journée, elle m'a cru mort. Elle a prié mon colocataire de me trouver, quitte à forcer la porte de ma chambre.»

Les étudiants inscrits avaient le choix d'informer ou non leur réseau qu'ils reviendraient, momentanément, aux outils de communication du siècle dernier, résume leur professeur, André H. Caron, qui a eu l'idée de ce «supplice», valant pour 35 % de la note finale. Un rapport de recherche détaillé, portant sur l'usage des technologies et présentant une réflexion sur ses répercussions quant aux concepts entre autres d'identité et de contrôle et à divers modèles théoriques, était exigé à l'issue de l'expérience. «Être privé de notre objet d'études, ça peut nous aider à mieux le comprendre», explique-t-il, sourire aux lèvres. Lui-même a subi ce traitement-choc lorsqu'il a dû renoncer à tout média pendant deux mois, alors qu'il effectuait une partie de son doctorat à Kangiqsualujjuaq, dans le Nunavik, en 1974. Il y étudiait l'arrivée de la télévision chez les enfants Inuits qui n'avaient jamais vu d'écran cathodique.

Distance critique

M. Caron force l'abstinence en contexte universitaire depuis plus de 25 ans. Auparavant, l'expérience s'étendait à toute source d'information et les volontaires devaient renoncer à leurs imprimés et éteindre la télé et la radio au moment des nouvelles. Une telle chose serait proprement impossible à réaliser aujourd'hui, à moins de s'isoler dans un monastère, s'amuse le professeur. Depuis le tournant des années 2000, il limite l'expérience aux réseaux sociaux. «Ces modes de communication sont à ce point présents dans leur vie qu'ils ne mesurent plus leur importance», mentionne le fondateur du Centre de recherche interdisciplinaire sur les technologies émergentes et du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias.

Pour la plupart des étudiants, la grande surprise a été de constater que les réseaux sociaux servent surtout à une forme de contrôle par les autres. «La technologie nous rend disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, explique Katia Pomerleau, qui a accepté de livrer son témoignage sur vidéo à Forum. On ne peut pas ne pas répondre à un texto! Pour l'interlocuteur, il y a constamment un sentiment d'urgence. Je crois que cette urgence n'est pas toujours justifiée.»

Le téléphone intelligent, reprend Anne-Claire Boudet, est un outil polyvalent et distrayant, mais aussi un lien invisible entre soi et la société, qui menace notre intimité. Le retrait du réseautage a amené les deux jeunes femmes à reconsidérer la place qu'elles veulent lui donner. «J'utilise beaucoup moins mon téléphone portable en marchant dans la rue. Je prends le temps de regarder autour de moi», dit Katia Pomerleau.

Plusieurs étudiants ont indiqué que le fait de circuler dans des lieux publics sans ouvrir leur appareil mobile leur a permis de mesurer la vacuité de certaines communications, par exemple des gens dans l'autobus qui téléphonent pour dire qu'ils sont dans l'autobus! «C'était très difficile de me passer d'un téléphone au début, mais, après quelques jours, je me suis sentie libérée», lance la jeune femme. Le premier jour, elle a emporté son appareil photo, mais elle n'a pas su quoi en faire... Elle ne pouvait pas «partager» ses photos!

Quelle heure est-il?

Il demeure que ces expériences peuvent entrainer des situations ou des effets singuliers; une étudiante a raconté qu'une de ses amies vivait alors un moment difficile et qu'elle n'en a rien su! «Si j'avais été là, j'aurais pu la soutenir.»

Une autre a réalisé que, après quelques jours d'absence sur les réseaux sociaux où elle se trouvait très active, elle avait été oubliée. «Je n'existais plus», résume-t-elle.

D'autres histoires, relatées par le professeur, finissent bien. Une étudiante, qui gagnait sa vie comme blogueuse sur un site très fréquenté, a pu constater un manque à gagner de plusieurs centaines de dollars durant les 10 jours. Cette perte, facile à documenter auprès de ses patrons, lui a permis d'obtenir une intéressante augmentation de salaire.

Pour plusieurs technophiles, l'expérience a été l'occasion de se rendre compte qu'il était temps de s'acheter... une montre. Pas de téléphone, pas d'heure. Gênant.

Mathieu-Robert Sauvé