Tuer n'est pas un jeu!

  • Forum
  • Le 7 octobre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le meurtre est plus courant dans les sociétés qui ne disposent pas d’une force policière à l’abri de la corruption, rappelle M. Cusson. (Image: iStockphoto)«L'être humain est un animal conflictuel; il crée des conflits dans son carré de sable, puis dans sa vie d'adulte... Même des professeurs d'université sont perpétuellement en conflit. N'importe quelle assemblée départementale en fait foi», affirme Maurice Cusson, narquois, durant une entrevue portant sur la publication, aux Éditions Hurtubise, d'un imposant Traité des violences criminelles, lancé cette semaine à l'Université de Montréal.

 

Heureusement, le conflit trouve le plus souvent une solution pacifique. Mais pas toujours. Les actes criminels sont la transgression des règles de droit, et la violence criminelle menant à l'agression physique et au meurtre est le plus grave de ces actes. Pourtant, rappelle l'avant-propos, «dans les médias, la violence occupe une place sans commune mesure avec les publications de recherche. Ainsi, les violences criminelles sont-elles sans relâche imaginées, racontées, décrites, dénoncées.» L'homicide a même son propre genre, le roman policier, qui trouve son équivalent dans les autres médias. Les scénaristes sont à l'affut du plus monstrueux assassinat pour le mettre en scène de la façon la plus spectaculaire possible.

Tuer n'est pas un jeu. Les travaux à visée scientifique sur la violence criminelle offrent un éclairage sur ce phénomène proprement humain. L'équipe de spécialistes réunie par Maurice Cusson et ses collègues de l'École de criminologie de l'UdeM Stéphane Guay, Jean Proulx et Franca Cortoni offre les «réponses de la science» aux questions posées par la violence. Et le terrain de recherche est international et interdisciplinaire. Difficile de résumer convenablement les 936 pages de cet ouvrage qui apporte, selon M. Cusson, une contribution sans précédent dans la Francophonie. «C'est un panorama assez complet, je crois, de l'état des connaissances en matière de violence criminelle», commente-t-il. Les auteurs viennent du Canada, mais aussi de Belgique, de Suisse et de France. Ils ont travaillé à leurs textes pendant au moins deux ans, puisque le point de départ de cette publication est un colloque tenu en 2011. Grâce au Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, l'édition du traité a pu être terminée en 2011. La plupart des 48 auteurs sont rattachés à l'Université de Montréal ou y ont étudié.

Maurice Cusson

On tue moins

 

À la différence de ce que les perceptions retiennent, le nombre de meurtres par habitant est en baisse. On comptait une quarantaine d'assassinats par 100 000 habitants au Moyen Âge, contre 2 par 100 000 aujourd'hui. Un taux 20 fois moindre. Toutefois, ce nombre fluctue d'un pays à l'autre. Le criminologue Marc Ouimet, qui participe au collectif, a entrepris une grande recherche sur l'homicide dans le monde (voir Forum du 27 aout 2012, «Qui assassine qui?»). Sont exclus les morts sur les champs de bataille, mais pas les civils tués dans des conflits armés (telles les victimes des attaques à l'arme chimique en Syrie le 21 aout dernier par exemple).

Il semble, mentionne Maurice Cusson, que le meurtre soit plus courant dans des sociétés qui ne disposent pas d'une force policière à l'abri de la corruption, bien organisée et professionnelle. Là où règnent les pots-de-vin et la désorganisation de la société civile, le taux d'homicides peut ramener l'humanité au temps des cathédrales. La Colombie et l'Afrique du Sud ont actuellement de tels taux.

Si le meurtre est, comme l'inceste, un tabou universel, il arrive qu'il soit justifié dans certaines régions du monde. Ainsi, au Texas, le code pénal prévoit l'acquittement de certains meurtriers, au motif de légitime défense, dans des cas d'entrée par effraction dans un domicile. On considère comme acceptable qu'une personne assassine un intrus simplement sur un soupçon.

Le plus souvent, l'homicide est un acte irréfléchi, spontané. «C'est l'histoire du gars qui est un peu éméché et qui n'aime pas la tête de son voisin. Les esprits s'échauffent et le coup de feu part», illustre le criminologue émérite. Ce type de comportement est difficile à prévoir; toutefois, il existe des moyens bien documentés de réduire le taux d'homicides. On sait qu'une personne ayant des antécédents de violence, qui fréquente des criminels, est toxicomane et est instable psychologiquement risque fort de commettre des actes violents. Selon M. Cusson, les méthodes de prévention fondées sur les connaissances psychiatriques sont peu fiables. Guère plus de cinq ou six pour cent des meurtres seraient perpétrés par des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale.

De la violence à la non-violence

Les 25 premiers chapitres de l'ouvrage s'appliquent à mesurer, chiffrer, classer et décrire la violence criminelle à travers les âges et dans les sociétés. Nulle civilisation n'y échappe, rappellent les auteurs. Les 12 derniers chapitres abordent les façons de la contenir et de la prévenir. «Dans plusieurs pays contemporains, les individus, les familles et les sociétés réussissent mieux qu'ailleurs et qu'autrefois à réfréner les penchants violents de notre espèce. Ces variations nous fournissent l'occasion de chercher le pourquoi et le comment de la paix qui règne dans un nombre appréciable de nations contemporaines. Car la non-violence doit, elle aussi, être expliquée, vraisemblablement, par les efforts des individus et des groupes à juguler leur propre violence.»

Le Traité ne laisse pas en plan les questions comme la violence conjugale, les agressions sexuelles ou la violence à l'école. Une attention particulière est portée aux victimes. Le dernier chapitre, par exemple, porte sur le traitement du stress posttraumatique et ses troubles connexes.

Mathieu-Robert Sauvé

Maurice Cusson et coll., sous la dir. de, Traité des violences criminelles, Montréal, Éditions Hurtubise, 2013, 936 pages.