Bibliothèques : Les dindons de la farce

  • Forum
  • Le 15 octobre 2013

  • Marie Lambert-Chan

Il va de soi que la transition vers l’accès libre sera complexe, admet Richard Dumont. (Image: Vivian Doan)La chronique de la semaine dernière concernait les bibliothèques et je faisais état de certains mythes entourant les ressources documentaires. Éloignons-nous à présent un peu plus de la forêt pour examiner le processus de la communication savante dans son ensemble.

 

Ensuite, vous conclurez peut-être que nous, les communautés universitaires, sommes un peu les dindons de la farce.

La diffusion des connaissances

De l'époque du Journal des sçavans (1665) à aujourd'hui, la diffusion des résultats de la recherche s'est faite principalement à l'extérieur des universités, notamment dans des revues publiées par des académies et des sociétés savantes, puis de façon grandissante par des éditeurs commerciaux à partir du milieu du 20e siècle. Les presses universitaires sont apparues à la fin du 19e siècle, mais elles se sont concentrées sur les livres.

Le processus a néanmoins été équilibré jusqu'aux années 80, alors que le cout des abonnements aux revues savantes a explosé. De fait, selon l'Association of Research Libraries, le cout des abonnements aux périodiques pour les universités a crû de 402 % de 1986 à 2011 (graphique en pdf), tandis que le taux d'inflation n'a été que de 106 % durant la même période.

La spirale infernale

Or, les communautés universitaires fournissent gratuitement la matière première aux éditeurs, c'est-à-dire les connaissances qui y sont développées. Les bibliothèques doivent ensuite acheter le produit fini – les périodiques – au prix fort, ce qu'elles arrivent de plus en plus difficilement à faire d'ailleurs.

Cette spirale inflationniste dure depuis trop longtemps, alimentée par le rôle capital que jouent les périodiques dans la carrière des chercheurs universitaires, plusieurs titres étant pour ainsi dire «encensés». La renommée des chercheurs est liée à la notoriété des périodiques dans lesquels ils publient, notoriété qu'ils alimentent en y publiant. Ajoutons que la recherche est financée en grande partie par les fonds publics et que les éditeurs exigent traditionnellement des auteurs qu'ils cèdent leurs droits lors de la publication. De surcroit, leurs manuscrits ont souvent été révisés gratuitement par d'autres chercheurs payés par d'autres universités. Au bout du compte, les contribuables qui ont financé en majorité cette chaine de création et de diffusion des nouvelles connaissances n'ont même pas accès gratuitement à ce savoir...

Les éditeurs commerciaux: une bête noire?

Certains de mes collègues ont pris les éditeurs commerciaux en grippe, ce qui me parait injuste. Ces maisons d'édition sont à but lucratif et s'affichent comme telles. Bon, certaines se dissimulent sous le couvert de sociétés savantes, mais c'est une autre histoire... Pardonnez-moi mon style direct, mais la principale raison d'être des éditeurs commerciaux est de générer des profits et non de diffuser des connaissances: ils ont des actionnaires à satisfaire, des dividendes à verser et des rendements trimestriels à atteindre.

Cela dit, cette vocation commerciale ne m'apparait pas comme le principal écueil. Je dirais plutôt que c'est la situation d'oligopole dont bénéficient les éditeurs qui pose problème, puisque chacun distribue des produits uniques au monde. La régulation des prix normalement offerte par un «libre marché» ne peut donc s'exercer. De plus, les utilisateurs ne connaissent pas le cout de ce qu'ils utilisent, ce qui nuit aussi à la régulation du marché.

Les profits énormes d'Elsevier – 1,1 milliard sur des revenus de 3 milliards (36 %) en 2011 – ne sont donc pas le fruit du hasard... J'ai pris l'exemple d'Elsevier, mais la situation est similaire chez les autres grands éditeurs commerciaux: Springer (34 % en 2010), John Wiley & Sons (42 % en 2011)1, etc. Je vous laisse extrapoler le profit des éditeurs sur les sept millions que nous dépensons chaque année pour nos abonnements... Il existe bien sûr des contrexemples comme le consortium Érudit, fleuron québécois né à l'UdeM, mais il s'agit d'exceptions.

Vers un nouveau modèle

Tant que des bibliothèques seront capables de payer et que la matière première sera gratuite, tout comme le travail de révision d'ailleurs, pourquoi les éditeurs commerciaux consentiraient-ils à réduire leurs marges de profit? Je pense que le système actuel de communication savante est voué à l'échec2. Certains avancent que le libre accès serait une solution de rechange viable. Issu du monde de la recherche et de la communication savante, ce mouvement regroupe les initiatives visant à rendre accessibles, gratuitement et sans délai, tous les résultats de la recherche. Je suis d'accord avec la proposition, en précisant toutefois que le rôle assumé par un éditeur demeure primordial et son expertise unique. Trop souvent, le libre accès est perçu comme une solution idéale où tout est gratuit, où la coordination de la révision par les pairs, la diffusion et les autres fonctions réalisées par un éditeur s'effectuent comme par magie. Je caricature, évidemment, mais je veux insister sur l'importance du défi que représente la reprise du contrôle de la diffusion des connaissances produites par nos chercheurs.

La pensée magique, très peu pour moi!

Le gestionnaire que je suis vous dirait que le libre accès, dont la semaine internationale [openaccessweek.org] se tient ce mois-ci, est un modèle d'affaires différent où les couts sont distribués autrement dans le système. Même s'il peut certainement permettre de réduire la facture de l'équivalent de la marge bénéficiaire des éditeurs (de 30 à 40 %), il ne faut pas s'imaginer que les couts seront nuls. Je pense toutefois que les bibliothèques peuvent et doivent appuyer concrètement cette transition en y consacrant une partie du budget alloué aux collections.

Il va de soi que la transition vers l'accès libre sera complexe. Elle demandera des efforts et du temps, et elle comprendra une part de risques. On ne transforme pas un processus de cette ampleur du jour au lendemain – d'ailleurs, un analyste financier de Wall Street invité à une réunion des membres de l'Association of Research Libraries justifiait sa recommandation d'achat des actions d'Elsevier par sa marge bénéficiaire absolument incroyable et le fait que les universités en avaient pour des années avant de pouvoir s'extraire du système! –, mais ce n'est certainement pas une raison pour ne pas essayer.

La décision revient aux auteurs

Je reste un optimiste... réaliste. Même si les bibliothèques veulent soutenir concrètement ce virage vers une diffusion libre des connaissances développées par la communauté de l'UdeM, je dois reconnaitre que cette décision appartient aux auteurs. J'ai été enchanté d'apprendre que le sujet serait à l'ordre du jour du comité de la recherche de l'Assemblée universitaire cette année, car il est évident que la pérennité du système de communication savante passera par une adhésion grandissante des auteurs de contenus, de leurs diffuseurs, des organismes subventionnaires et des universités aux principes du libre accès au savoir.

Chose certaine, nous avons atteint le point de rupture. Les bibliothèques ne peuvent plus soutenir l'inflation annuelle des périodiques imposée par les éditeurs. Un virage s'impose, virage que la reconduction de la compression de 1,75 M$ portée au budget de la documentation, pour une deuxième année d'affilée, ne fait qu'accélérer. Ce sera l'objet de la prochaine chronique.

Richard Dumont
Directeur général des bibliothèques de l'UdeM

1. Heather Grace Morrison, Freedom for Scholarship in the Internet Age, thèse, Université Simon Fraser, 2012. p. 1. Repérée à summit.sfu.ca/item/12537.

2. À cet égard, je vous invite à lire l'article de Marie Lambert-Chan, «La publication savante en crise»Forum, 12 juin 2004.

 

À lire aussi