À l'école des vocations particulières

L'observation de la nature stimule l'apprentissage.À l'expo technoscientifique de l'école Fernand-Seguin, dans le quartier Ahuntsic, à Montréal, les élèves présentent leurs projets annuels en ce troisième jeudi d'avril.

 

Debout près de leurs affiches et de leurs maquettes, ils débattent nutrition, génétique, géologie, médecine dentaire, médecine vétérinaire, robotique, physique, chimie. On se croirait dans une université... pour les 12 ans et moins! «Cette exposition est l'apothéose de l'année scolaire pour les élèves», mentionne le directeur, Mathieu Lachance, titulaire d'une maitrise de l'Université de Montréal. Certains ont travaillé le soir et la fin de semaine pour terminer leur présentation à temps et on sent la fébrilité dans les corridors.

Ici, le programme d'études ne diffère pas de celui des autres écoles primaires du Québec, mais la démarche scientifique est appliquée à toutes les matières. Laboratoires, visites de lieux de diffusion scientifique, conférences, la science est partout! Mais il y a peu d'élus. Cette école à «vocation scientifique pour enfants doués et talentueux de la maternelle à la sixième année», comme le précise le formulaire d'inscription, sélectionne ses élèves par un examen d'entrée dès l'âge de cinq ans. On ne garde que les meilleurs.

Seulement deux écoles primaires sur les quelque 2000 du réseau public (il y a aussi une école Fernand-Seguin à Sainte-Foy, et les deux comptent environ 700 enfants) ont mis la science au centre de leur approche pédagogique. Certaines, comme Le Plateau ou FACE, à Montréal, sont axées sur la musique et les arts ; d'autres ont le sport comme élément central. On dénombre des programmes arts-études dans 10 écoles primaires publiques et des programmes sport-études dans 40. «Les écoles à vocation particulière ont d'abord été créées dans les écoles secondaires publiques pour faire concurrence aux écoles privées, qui drainaient les meilleurs élèves du système ; il était devenu urgent de faire quelque chose», relate Claude Lessard, professeur émérite de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et président du Conseil supérieur de l'éducation du Québec.

Longtemps reconnu pour être moins stimulant pour les élèves «doués et talentueux», le système public s'est massivement converti aux projets particuliers durant les années 90: 51 écoles secondaires ont un programme sport-études et 22 un programme arts-études, sans compter les programmes d'éducation internationale. Une tendance qui semble s'être stabilisée. Aujourd'hui, ce sont les écoles primaires qui veulent leur «projet pédagogique particulier » (voir l'encadré). À la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, par exemple, l'école primaire Saint-Louis–LaSalle accueillera cet automne la première cohorte d'enfants du programme d'éducation internationale. L'apprentissage d'une troisième langue et des critères pédagogiques plus serrés les attendent.

Jean-Pierre Proulx, professeur retraité de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UdeM, rappelle que toutes les écoles doivent se doter d'un «projet éducatif », soit une couleur propre. Le «projet pédagogique particulier », souvent centré sur une discipline ou un champ disciplinaire (les arts, le sport, les langues) ou encore réservé à certains élèves, est d'un autre ordre. Les écoles à projet éducatif particulier sont de plus en plus nombreuses au secondaire, mais aussi au primaire.

Le Conseil supérieur de l'éducation a publié en 2007 un avis sur cette question, sous la houlette de M. Proulx. Tout en saluant le caractère original des projets (dont les retombées positives sont une formation de base améliorée, davantage d'élèves et d'enseignants stimulés et intéressés, des écoles plus dynamiques), le Conseil met en garde contre les dérives : l'éclatement de la formation commune, l'exclusion de certains jeunes, l'écrémage de la classe ordinaire, les iniquités dans la tâche d'enseignement. «La sélection des enfants en fonction de leurs aptitudes prive les classes ordinaires de leurs meilleurs éléments qui stimulent tout le groupe, commente M. Proulx. L'absence des plus forts risque d'entrainer une réduction des exigences et un nivèlement par le bas.»

Claude Lessard est du même avis. Il souligne la difficulté posée par l'intégration plus systématique des élèves en difficulté dans les classes ordinaires, rendant la tâche de l'enseignant plus complexe. Mais on sent dans ses propos une ouverture vers ces écoles qui sortent des sentiers battus.

M. Proulx reconnait que les valeurs d'une portion significative de Québécois exercent une pression sur la mise en place de projets pédagogiques particuliers. Celles liées à la compétitivité expliquent en partie cette demande sociale. «Les commissions scolaires en ont pris acte.»

Pour Claude Moisan, adjoint au sous-ministre adjoint (secteur pédagogie) du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport du Québec (MELS), les projets particuliers permettent au système de répondre à une demande bien présente et donne une hétérogénéité bienvenue au réseau. «Jamais cela n'a été remis en question», signale M. Moisan.

Pour Mathieu Lachance, il ne fait aucun doute qu'une école comme celle qu'il dirige comble les besoins des élèves. «Nous sentons que nos jeunes ont besoin de relever des défis. Ils ont une capacité de compréhension au-dessus de la moyenne. Ce sont des enfants qui s'ennuieraient dans des classes normales. Le décrochage, ça menace aussi les bons élèves...»

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (N°425).


 

Vocation particulière, projet particulier, projet éducatif...

Chaque école du Québec doit se donner un projet éducatif défini par son conseil d'établissement, une structure administrative composée à parts égales de parents et de membres du personnel scolaire. L'école qui se dote d'un «projet pédagogique particulier» en arts, en sciences ou en sports offre à certains élèves (parfois sélectionnés en fonction de leur capacité à réussir le programme) un parcours axé sur une discipline, sans pour autant délaisser le contenu du programme d'études commun à toutes les écoles du Québec. Il peut y avoir plusieurs projets pédagogiques particuliers dans une même école, voire une école vouée exclusivement à un projet particulier. La Loi sur l'instruction publique permet à une commission scolaire d'abandonner certaines matières pour favoriser la réalisation du projet pédagogique particulier.

L'expression « vocation particulière » n'est pas officiellement reconnue par le MELS, mais elle signifie, dans le langage courant, qu'une école s'est entièrement consacrée à son projet pédagogique particulier, en musique par exemple. À ces différents statuts s'ajoutent les 17 écoles alternatives du Québec, toutes au primaire. Il y a dans ce dernier cas un décloisonnement des matières et la formation de groupes multiâges.