La classe de «Monsieur Serge»

« Monsieur Serge » dans la cour de récréation de l'Académie Ste-Thérèse à RosemèreComment les animaux qui hibernent au Québec conservent-ils leur chaleur? C'est la question à laquelle ont dû répondre les 135 élèves de troisième année de l'Académie Ste-Thérèse, qui ont utilisé pour ce faire des bouteilles d'eau chaude coiffées d'un thermomètre. Certaines étaient recouvertes de fourrure, d'autres de plumes et de graisse ; les variations de température étaient notées toutes les deux minutes et transcrites dans des tableaux.

 

«Ils ont pu émettre une hypothèse, mener une expérience et observer la nature en action ; en d'autres termes, ils ont pu appliquer la méthode scientifique», signale Serge Gagnier, l'enseignant qui a eu l'idée de cette expérience. Selon ce diplômé en biochimie de l'Université de Montréal (1997) et en sciences de l'éducation (2000) qui a renoncé à une carrière scientifique pour se consacrer à l'enseignement au primaire (il est titulaire d'une classe de première année depuis 1999 au campus de Rosemère de l'Académie), on n'est jamais trop jeune pour faire de la science. Même sa fille de 18 mois a, selon lui, une âme de chercheuse. «Elle veut toucher à tous les objets qui l'entourent. La curiosité, c'est le premier pas vers la connaissance.

On ne fait pas que de la thermodynamique dans la salle de cours de « monsieur Serge ». Il y nait des poussins et des canetons ; on y fabrique des boussoles, des huttes de castor et des rampes à bobsleigh. La science est présente au quotidien. Certains jours, la classe n'a ni murs ni plafond, puisque le groupe sort observer la faune parfois étonnante qui se déploie sur les rives de la rivière des Mille-Îles : renards roux, tortues géographiques, hérons, ouaouarons et scarabées de toutes sortes. À l'aide de pelles et de seaux, les élèves rapportent des organismes vivants qu'ils identifieront sous le microscope.

«J'adore la classe de monsieur Serge, dit Noémie, qui est en troisième année. C'est cool parce qu'on fait des expériences à chaque cours.» Son activité préférée? Un concours consistant à élever la tour la plus haute possible. Antoine, en quatrième, est lui passionné par la science, et son prototype d'avion en papier l'a propulsé jusqu'à la finale régionale du Défi Apprenti génie ce printemps. L'avion a fait un vol plané de 17 mètres.

« Des enseignants comme Serge Gagnier sont aussi exceptionnels que précieux dans le système québécois, indique son directeur de thèse, Marcel Thouin, qui souligne la double formation de M. Gagnier : scientifique et didactique. En utilisant la science dans ses cours, il compense le recul en heures imposé au primaire par la réforme pédagogique. »

Trop rare, la science au primaire ? En tout cas, pas pour les élèves de l'Académie Ste-Thérèse, qui bénéficient de la présence du biochimiste recyclé. Celui-ci a aussi fait un baccalauréat en enseignement des sciences au secondaire à l'UdeM et une maitrise en éducation à l'Université de Sherbrooke tout en travaillant. À 38 ans, il est à rédiger une thèse de doctorat en didactique sur la vulgarisation scientifique appliquée à l'enseignement.

Serge Gagnier n'est jamais à court d'idées pour amener les enfants à interroger la nature. Durant sa leçon sur l'astronomie, il a proposé aux élèves de mesurer leur ombre à différentes heures du jour. Ils ont ainsi pu « voir » la course de la Terre autour du Soleil. « Les mathématiques peuvent apparaitre abstraites pour les enfants de première année, commente-t-il. Mais on peut trouver des moyens de les rendre concrètes. »

Auteur de deux livres de vulgarisation scientifique dans la collection joliment intitulée « J'instruis mes parents » (Qui hiberne, qui hiverne ?, en 2002, et La vie, sport extrême, en 2008, chez Joey Cornu éditeur), Serge Gagnier est parti de questions que les écoliers se posaient dans ses cours. « J'avais regroupé les réponses dans un document pédagogique et des parents m'ont suggéré de le proposer à un éditeur. »

Son second titre explore l'adaptation des humains, des animaux et des végétaux pour survivre et se reproduire. Il rassemble également les propos de têtes d'affiche de la science (de l'astrophysicien Hubert Reeves au généticien Tomas J. Hudson en passant par l'écologiste Pierre Dansereau et l'entomologiste Georges Brossard).

En plus de s'occuper de sa classe, Serge Gagnier fait du « surtemps » en coordonnant les activités scientifiques des autres enseignants. La direction l'appuie sans réserve et lui a accordé un budget pour la construction d'un véritable laboratoire qui ouvrira ses portes à l'automne. Il travaille déjà à ses projets de recherche et d'enseignement...

Au fait, la fourrure, les plumes et la graisse des animaux ne réchauffent pas. Elles emprisonnent la chaleur. Et ça, les élèves de troisième année l'ont découvert par eux-mêmes!

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (N°425).