La tablette électronique entre à l'école primaire

Jusqu'à cette année, personne n'avait réussi à photographier le «monstre marin» du lac Pohénégamook, près de Rivière-du-Loup.

 

Les élèves de l'école Mgr-Boucher, eux, n'ont eu aucun mal à croquer ce «serpent de mer», «ogopogo», «mantouche», «crocodile», «lamantin», comme on a surnommé la créature entrée dans la légende en 1874. Ils n'ont eu besoin que d'une tablette électronique et d'un peu d'imagination. «Les enfants ont photographié des souches à demi enterrées d'un boisé près de l'école. En superposant ces images à d'autres du lac et, à l'aide de PhotoShop, ils ont véritablement donné vie au monstre», dit leur enseignant, Yvan Lévesque.

Dans cette école primaire de Saint-Pascal de Kamouraska, les élèves de sixième année avaient dans leurs mains une tablette numérique pour la première fois de leur vie à la rentrée de l'an dernier. En moins d'une heure de manipulation, ils avaient compris comment glisser leur doigt sur l'écran tactile et mettre en marche les applications. Ils ont pu découvrir la capitale du Mali en trois secondes, filmer leurs exposés oraux et... trouver une nouvelle motivation pour les travaux scolaires.

Pour l'enseignant, l'appareil s'est avéré un excellent partenaire pédagogique. La traque du monstre a permis d'aborder le français (lecture d'un roman, rédaction d'un récit), la géographie (cartographie du lac, calcul de l'itinéraire pour s'y rendre), l'univers social (revue de presse de la légende), la zoologie (le monstre n'était peut-être après tout qu'un esturgeon), sans compter l'utilisation de la technologie. « Plusieurs ont rédigé de très bons textes qu'ils ont mis en page avec leurs images », raconte l'enseignant de 40 ans qui a intégré cette année 18 tablettes électroniques dans sa classe. Cette aventure fantastique a valu à deux élèves des prix pour la qualité de leur création littéraire.

Au total, l'an passé, environ 6000 élèves du Québec ont tenu une tablette numérique dans leurs mains à l'intérieur du cadre scolaire. Un chiffre qui devrait doubler dès cette année. Dans les écoles de la Commission scolaire de Kamouraska–Rivière-du-Loup, les 190 appareils acquis sont prêtés aux élèves durant les cours ; ils les rendent lorsque la cloche sonne. Ailleurs, on renonce carrément aux livres imprimés pour leur version numérique ; la tablette est donc obligatoire. Au Collège de Montréal, par exemple, les 1240 élèves doivent posséder la leur — aux parents d'acquitter la facture de plus de 700$.

«Avec la Belgique, le Québec est l'un des endroits dans le monde qui a le mieux accueilli les tablettes électroniques dans les écoles », signale Aurélien Fievez, agent de recherche à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal. Sous la direction de Thierry Karsenti, il mène actuellement la plus importante recherche de la Francophonie sur les applications pédagogiques de ces appareils. Son enquête compte plus de 6000 répondants, dont 300 enseignants. «La rapidité avec laquelle s'est imposé cet outil est ahurissante quand on pense que la première tablette date de 2010», rappelle-t-il.

Ce spécialiste ne jouerait pas jusqu'à sa chemise sur la survie à long terme de la tablette numérique à la place du tableau noir, mais il constate qu'elle donne un nouveau souffle aux enseignants. «L'iPad accélère le fonctionnement général de la classe, le rythme du cours et même celui des professeurs», a affirmé un élève au cours d'une rencontre nationale sur la tablette électronique à l'école tenue le 1er mai dernier et réunissant 400 participants. Mais la tablette « ne rend pas un enseignant plus intéressant », a poursuivi un autre en déclenchant des rires. Il faut qu'elle soit utilisée avec imagination et créativité. En tout cas, c'est la génération branchée qui est en classe: «L'iPad est mon outil préféré pour faire mes devoirs, car mon ordinateur me distrait trop et mon iPhone est trop petit», a témoigné un élève.

Avec moins de 10% de toutes les tablettes en circulation, on peut dire que l'usage de l'outil demeure marginal au primaire. Mais ceux qui l'utilisent l'adorent. Météorologue autodidacte, Yvan Lévesque a proposé à ses élèves d'apprendre à reconnaitre les 11 genres de nuages — du cirrus au cumulus — qui circulent au-dessus de nos têtes. Quand un beau stratus passait dans le ciel, les élèves pouvaient sortir le photographier. Un pelletage de nuages qui s'est déroulé sur huit mois et qui a donné lieu à une magnifique banque d'images. «Voilà un projet qu'on ne peut pas faire sans disposer d'un appareil qui à la fois peut numériser des images, permet de se documenter in situ et de constituer des banques de données. Comme si l'on avait en main un ordinateur portable, une caméra et une bibliothèque au complet.»

Mathieu-Robert Sauvé

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (N°425).