Retrouver le gout de l'école...dans la ruelle

Dans la Ruelle, on fabrique même des robots.C'est une pizza très spéciale qui a été livrée à Éliane Tougas Tellier à la fin de l'année scolaire : une carte de remerciement ronde, garnie de petits mots savoureux, la félicitant pour son «bon comportement» et ses «beaux efforts».

 

Nutritionniste pour le Projet 80, Ruelle de l'Avenir, un organisme à but non lucratif du quartier Centre- Sud de Montréal voué à la persévérance scolaire, elle est responsable des ateliers de cuisine. Pour elle, cette carte est la preuve que ses ateliers portent leurs fruits. «Les mots d'encouragement, c'est ce qu'on répète aux enfants pour développer leur estime de soi, dit la jeune femme. Le message a fait son chemin!»

L'estime de soi, c'est l'ingrédient clé du Projet 80, Ruelle de l'Avenir. «Ça permet de renforcer la motivation des enfants et de nourrir leur réussite scolaire tout en facilitant leur passage au secondaire », mentionne Alain Pilon, conseiller pédagogique à la Commission scolaire de Montréal et responsable de la Ruelle. Lancée en 2008, la Ruelle de l'Avenir a bénéficié d'un investissement de trois millions de dollars de Gaz Métro, qui ont permis de métamorphoser l'école primaire Garneau, dans le quartier Centre-Sud (l'un des plus défavorisés du pays), en un centre d'apprentissage ultramoderne avec des ateliers de cuisine, de robotique, de cinéma et d'horticulture... La partie rénovée de l'école a la forme d'un long corridor qui évoque une ruelle. D'où le nom du projet.

Dans la cuisine, des élèves de troisième année ont rédigé un livre de recettes santé. La consigne: imaginer des pizzas végétariennes introuvables en magasin. Dans le potager situé sur le toit de l'immeuble, ils ont semé au printemps du basilic, du romarin et de la lavande entrant dans la fabrication d'huiles essentielles et de savons, pour le camp de jour de l'été suivant. Des jeunes ont aussi participé à un atelier de robotique peu commun. Leurs robots devaient écrire, couper les cheveux et... faire des massages.

Un succès sur toute la ligne, selon l'étude menée par Roch Chouinard, professeur au Département de psychopédagogie et d'andragogie de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, vice-recteur adjoint aux études supérieures et doyen de la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l'UdeM. Non seulement les enfants qui ont fréquenté la Ruelle sont plus motivés à l'école que les élèves d'un groupe témoin, mais ils ont aussi amélioré leurs compétences en mathématiques et en français.

«Cette réussite s'explique d'abord par la qualité des situations d'apprentissage qu'on fait vivre aux jeunes, observe Roch Chouinard. Comme ils travaillent sur des projets concrets, stimulants et choisis selon leurs champs d'intérêt, les élèves comprennent l'utilité de ce qu'ils apprennent en classe.»

Selon le chercheur, la qualité du personnel de soutien joue également un rôle capital: tous les responsables d'atelier sont des experts dans leur domaine. Autre avantage, aux yeux d'Alain Pilon: les enfants ne sont jamais évalués sur leurs travaux. «Ici, on éveille des passions: tout le monde se sent compétent.»

Après une période de flottement au démarrage — les installations n'étant pas toujours utilisées de façon efficace —, des modifications ont été apportées. Par exemple, des conseillers pédagogiques ont été recrutés afin de soutenir le travail des enseignants. Les différents ateliers permettent désormais d'enrichir l'enseignement dispensé en classe et aux élèves de s'engager davantage. «On met en pratique la réforme de l'éducation dans tous nos projets», souligne Alain Pilon, ardent défenseur du renouveau pédagogique.

«C'est la démonstration qu'en faisant les choses autrement on peut obtenir des résultats tangibles, indique Roch Chouinard. Au-delà de l'investissement dans les installations, certes important dans le cas de la Ruelle , la collaboration entre les établissements scolaires, les entreprises privées et les intervenants sociaux d'un même quartier est cruciale... Et ça ne coute pas cher!»

Au départ prévue pour accueillir les enfants des cinq écoles primaires du quartier, la Ruelle de l'Avenir s'est ouverte aux autres établissements de l'île de Montréal, en priorité ceux de milieux moins bien nantis. Des navettes gratuites assurent le transport des élèves. Les locaux de la Ruelle ne pouvant suffire à la demande, les responsables des divers ateliers se déplacent eux aussi dans une vingtaine d'écoles. Au total, 1400 élèves ont participé aux ateliers durant la dernière année scolaire (à raison d'une demi-journée chaque semaine, d'octobre à mai).

Un tel projet est-il exportable et réalisable partout? « Tout à fait, répond Roch Chouinard. À condition de l'adapter aux réalités locales et d'avoir un dirigeant citoyen qui se mobilise comme l'a fait Gaz Métro et arrive à convaincre les autres intervenants du milieu de s'engager à ses côtés.»

Isabelle Grégoire

Cet article est extrait de la revue "Les diplômés" (N°425).