Bibliothèques : Trois questions à Richard Dumont

  • Forum
  • Le 28 octobre 2013

Richard DumontL'augmentation annuelle des couts des périodiques, qui se situe entre trois et six pour cent, a des conséquences sur le maintien de la collection de livres des bibliothèques de l'Université de Montréal. Plus de sept millions par année sont consacrés à l'achat des périodiques. Il faut donc un ajout budgétaire dépassant 400 000 $ annuellement pour simplement maintenir la collection de périodiques! «Cela ne peut plus durer», selon le directeur général des bibliothèques, qui estime qu'il faut repenser globalement notre approche.

 

Vous parlez de «déconstruire les grands ensembles» pour réinstaurer la sélection à la carte des périodiques. Qu'est-ce que cela signifie et quels seront les avantages d'une telle approche?

R.D.: Les grands ensembles sont des forfaits d'abonnement couvrant la totalité des périodiques d'un éditeur. Autrement dit, c'est la politique du tout ou rien, qui ne laisse aucune marge de manœuvre aux bibliothèques: prendre l'ensemble complet ou s'en priver. Il faut sortir de ce piège!

Cette année, nous annulerons l'abonnement en consortium à Wiley Online Library, dont l'entente arrive à échéance, pour privilégier la sélection des périodiques à la pièce. Concrètement, nous prévoyons nous abonner à 25 % des périodiques de cet ensemble, périodiques qui représentent tout de même 70 % de l'utilisation de ces ressources documentaires. Autrement dit, dans 3 cas sur 10, un membre de notre communauté ne pourra accéder à un article publié dans un périodique de Wiley à partir de 2014. Il devra alors utiliser le service du prêt entre bibliothèques, un service qui permet de commander des articles. Il pourra aussi tenter sa chance sur Google Scholar, car on y trouve un nombre grandissant d'articles diffusés librement.

Notre principale motivation est de reprendre le contrôle de la situation et de mieux équilibrer le budget entre les livres et les périodiques. J'avoue que le fait de payer 46 % de plus que l'Université McGill pour le même ensemble de périodiques soi-disant «pour des motifs historiques» et en raison d'un plus grand nombre d'étudiants est une autre source de motivation!

 

Vous partez en guerre contre les éditeurs commerciaux. L'UdeM est la première université au Québec à agir ainsi. Les autres suivront-elles selon vous?

R.D.: Demander un juste prix, des conditions d'utilisation acceptables, de la flexibilité pour choisir les périodiques, ce n'est pas une déclaration de guerre, c'est simplement se tenir debout!

Je ne crois pas que d'autres universités vont nous imiter. Du moins pas pour l'instant. Quitter un consortium pour négocier individuellement avec un éditeur, prendre le risque de s'aliéner une partie de la communauté universitaire, disons que ce n'est pas une décision qu'on prend simplement pour être solidaire...

Nous ne sommes pas les seuls cependant. La California Digital Library a annoncé en juillet qu'elle annulait son abonnement au grand ensemble de périodiques de l'éditeur Taylor & Francis. Par contre, pour d'autres universités, les collections sont intouchables. Tant que cette attitude perdurera, les éditeurs continueront de faire la pluie et le beau temps.

 

Les consortiums ont été utiles, mais leur influence est limitée. Qu'attendez-vous au juste des chercheurs et des membres de la communauté?

R.D.: Une prise de conscience, d'abord, que les éditeurs commerciaux font pas mal d'argent sur leur dos, jusqu'à 40 % de profit! Je souhaite aussi que les chercheurs nous appuient et fassent pression auprès des éditeurs pour une diminution des prix. Les éditeurs vont céder uniquement si les chercheurs se rebellent. C'est normal, ce sont les chercheurs qui leur fournissent la matière première, gratuitement de surcroit. Bref, arrêtons de nourrir la bête! À plus long terme, j'aimerais que la communauté se mobilise pour favoriser le libre accès aux connaissances qu'elle produit. Je suis conscient que c'est un changement de paradigme majeur, mais ce n'est pas une raison pour baisser les bras!

Dominique Nancy

 

Lire les chroniques de Richard Dumont