Les attentes du patient prédéterminent l'efficacité du traitement

  • Forum
  • Le 28 octobre 2013

  • Martin LaSalle

La chercheuse a analysé des données tirées du Registre Québec Douleur, portant sur 2272 patients souffrant de douleurs chroniques. (Image: iStockphoto)Bien qu'universelle, la douleur est une expérience fondamentalement subjective : deux personnes exposées à la même douleur ne la ressentiront pas avec la même intensité.

 

Plusieurs facteurs, dont les attentes par rapport à un traitement, contribuent à cette variabilité et sont susceptibles d'influer sur l'efficacité des traitements destinés au soulagement de la douleur.

C'est ce qu'a démontré la psychologue Stéphanie Cormier dans deux études qu'elle a menées et qui sont partie intégrante de sa thèse de doctorat, intitulée La contribution des attentes à la régulation de la douleur, effectuée sous la supervision du spécialiste de la douleur Pierre Rainville, professeur à la Faculté de médecine dentaire de l'Université de Montréal.

Dans la première étude, Stéphanie Cormier est parvenue à valider de quelle façon les sensations attendues à l'égard d'une douleur appréhendée peuvent modifier les mécanismes endogènes (internes au corps) qui permettent de moduler l'intensité de la douleur ressentie.

Plus encore, les conclusions de sa seconde étude – unique en son genre – établissent que plus un patient atteint de douleurs chroniques nourrit d'attentes positives vis-à-vis du traitement auquel il se soumet, plus ce traitement sera efficace et améliorera son bienêtre.

«Longtemps considérées comme nuisibles par la communauté médicale, les attentes du patient quant à son traitement constituent désormais une avenue incontournable à explorer pour optimiser les traitements destinés à soulager la douleur», soutient-elle.

Les attentes engendrent des changements physiologiques

La première étude expérimentale a été réalisée auprès de 60 volontaires en santé âgés de 24 ans en moyenne et séparés en quatre groupes, dont l'un servait de groupe témoin.

Au cours de cette étude, on a déclenché les mécanismes endogènes de régulation de la douleur par l'entremise de la contrestimulation, intervention qui vise à réduire ou à freiner une douleur par le recours à une autre source de douleur.

La première douleur était causée par des chocs électriques à la cheville. La deuxième l'était par un sac de glace extrêmement froid déposé sur l'avant-bras.

En plus de demander aux participants d'évaluer l'intensité de la douleur occasionnée par les chocs électriques, on mesurait l'amplitude du réflexe spinal de flexion de la jambe en réponse aux chocs à l'aide de capteurs sur le muscle de la cuisse.

Chez les sujets du groupe témoin, l'application de la glace diminuait l'intensité du réflexe et de la douleur des chocs électriques.

Dans un deuxième groupe, les attentes des participants relativement à l'effet de la glace sur la douleur des chocs électriques étaient évaluées sans qu'aucune indication verbale soit donnée. Les attentes prédisaient la force de la modulation: plus les sujets s'attendaient à une baisse de la douleur, plus cette baisse était marquée et vice versa.

Dans le cas des deux autres groupes, on a suggéré aux participants que la glace allait augmenter (hyperalgésie) ou atténuer (analgésie) la douleur des chocs électriques.

La suggestion d'hyperalgésie a entrainé une augmentation de l'amplitude du réflexe et de la douleur rapportée. Et, à l'inverse, la suggestion d'analgésie a amené une diminution du réflexe plus marquée que la réduction observée dans le groupe témoin.

Stéphanie Cormier«L'expérience a permis de montrer que les attentes altèrent l'efficacité des mécanismes physiologiques de régulation de la douleur, explique Stéphanie Cormier. D'un point de vue clinique, ces résultats sont intéressants, puisque ces mécanismes seraient vraisemblablement en cause dans la manifestation de certains syndromes de douleur persistante.»

Il est à noter que cette étude a été publiée en février 2013 dans la revue scientifique The Journal of Pain.

Les attentes teintent les résultats thérapeutiques

La seconde étude de Mme Cormier a été faite à partir de données tirées du Registre Québec Douleur, recueillies auprès d'individus souffrant de douleurs chroniques et traités dans l'un des trois centres multidisciplinaires de gestion de la douleur chronique, affiliés à des universités québécoises – dont l'Université de Montréal.

Dans cette étude, les données relatives à 2272 patients âgés de 18 à 94 ans ont été analysées, à partir de questionnaires sur l'évaluation des attentes de chaque patient avant le début du programme de traitement. Ces questionnaires portaient sur la baisse (ou la hausse) attendue de l'intensité de la douleur et l'amélioration (ou la détérioration) de la qualité de vie.

Mme Cormier et son équipe se sont intéressées à l'effet de ces attentes sur les résultats thérapeutiques, dont les changements dans l'acuité de la douleur, l'état psychologique et les activités quotidiennes.

Les résultats, qui devraient paraitre bientôt dans une revue scientifique, soulignent l'étroite relation entre les attentes des patients et les résultats enregistrés lors de leur suivi six mois plus tard. Plus encore, ils indiquent que les sujets qui ont des attentes élevées obtiennent de meilleurs résultats.

«Certains patients anticipaient que leur douleur allait diminuer de plus de 90 %, ce qui est souvent jugé cliniquement excessif, voire irréaliste, dit Stéphanie Cormier. Or, ces personnes ont obtenu des résultats thérapeutiques généralement supérieurs à ceux des personnes qui entretenaient des attentes plus faibles.»

La clé: considérer la perspective du patient

Selon Mme Cormier, la variabilité de l'efficacité d'un traitement dépend beaucoup de la qualité de la relation entre la personne qui soigne et celle qui est traitée.

«Le personnel soignant peut teinter les attentes du patient et avoir une incidence sur les résultats, tant positivement que négativement», précise-t-elle.

Les recherches entreprises par Mme Cormier font ressortir la pertinence de considérer la perspective du patient et de favoriser le maintien d'attentes positives élevées.

«De telles attentes peuvent être maintenues tout au long du traitement, en accordant une attention au contexte thérapeutique et à la relation soignant-soigné: une approche rassurante, une écoute active et une ouverture sur le point de vue du patient sont associées à de meilleurs résultats thérapeutiques», observe Stéphanie Cormier.

Cette approche requiert d'évaluer les attentes des patients en début de traitement afin qu'elles servent de guide dans l'élaboration d'un plan de traitement. «Comme les attentes semblent influencer les issues thérapeutiques indépendamment de l'intervention, l'étape de l'évaluation est fondamentale», résume Mme Cormier.

«En somme, il est juste de croire que la considération des attentes et de la perspective du patient, de pair avec des traitements validés empiriquement, permettrait une optimisation de la gestion de la douleur et des soins de santé», conclut la psychologue.

Martin LaSalle