Les oiseaux de rivage s'entraident quand ils s'alimentent

  • Forum
  • Le 28 octobre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

S’ils ne sont pas en groupe, les bécasseaux semipalmés se limitent à picorer sur les rivages, car ils doivent surveiller l’arrivée éventuelle de prédateurs. (Image: Guy Beauchamp)En observant les bécasseaux semipalmés (Calidris pusilla) s'alimenter à marée basse dans la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick, l'ornithologue Guy Beauchamp a noté un comportement étonnant. Alors que les individus en périphérie du groupe demeuraient aux aguets et s'en tenaient à de brefs coups de bec dans les vasières, les oiseaux de l'intérieur du groupe relâchaient leur vigilance pour s'alimenter plus abondamment. Les premiers servaient en quelque sorte de sentinelles aux seconds.

 

Deux saisons d'observation ont été nécessaires pour confirmer ce comportement, qui n'avait jamais été documenté. Le phénomène a retenu l'attention de la Société royale britannique, qui vient de publier les résultats de la recherche de M. Beauchamp dans le plus récent numéro de Biology Letters (10 octobre 2013). «Les deux comportements sont faciles à distinguer, explique l'auteur en entrevue à Forum. Dans le premier cas, l'oiseau se tient la tête haute et pique rapidement du bec vers sa nourriture. Il demeure à l'affut de la présence d'un prédateur. Dans le deuxième, la tête reste basse et il racle la vase à la recherche de minuscules organismes.»

On le sait, vivre en groupe offre aux individus une protection supplémentaire et augmente les chances de survie. La découverte de Guy Beauchamp permet d'en apprendre davantage sur les mécanismes précis conduisant à cet avantage. Les oiseaux en périphérie du groupe doivent surveiller la venue d'éventuels prédateurs (principalement, ici, la silhouette du faucon qui peut s'abattre à tout moment sur les volatiles), alors que les autres profitent de cette protection pour utiliser d'autres ressources. «Durant leur halte migratoire dans l'est du Canada, les bécasseaux doivent accumuler le plus de forces possible pour reprendre la route. Tous les avantages comptent.»

Agent de recherche à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, Guy Beauchamp, un chercheur indépendant, a écrit plus de 100 articles dans des revues savantes. Il publiera en janvier prochain, à l'Academic Press, un livre sur son expertise, Social Predation: How Group Living Benefits Predators and Prey.

Guy Beauchamp (Crédit: Claude Lacasse)

Biofilm contre amphipodes

 

On appelle «biofilm» ce banquet invisible pour l'œil humain de diatomées et de phytoplancton que l'oiseau filtre dans son bec avec des mouvements de va-et-vient. L'autre mode d'alimentation est constitué d'amphipodes que l'échassier capture après les avoir repérés. L'alimentation par biofilm requiert un relâchement dangereux de la vigilance qui n'est vraiment possible que dans la partie plus sécuritaire du groupe.

Il a fallu deux séances de trois semaines sur le terrain, en 2011 et en 2012, pour que le biologiste confirme ces observations. Il a scruté 466 oiseaux dans 43 volées avant de pouvoir tirer ses conclusions.

L'article, envoyé à la Société royale britannique, a été accepté en septembre dernier, trois mois après avoir été soumis. «Cette découverte est une nouvelle preuve des avantages de la vie en groupe, soit une démonstration que les espèces grégaires peuvent exploiter un spectre plus large de ressources», écrit l'auteur.

Les bécasseaux semipalmés sont une espèce relativement abondante dont la survie ne semble pas menacée à court terme. Ce n'est pas le cas de toutes les espèces d'oiseaux de rivage, dont certaines souffrent beaucoup des déséquilibres écologiques provoqués par le réchauffement climatique. Dans le site de prédilection de M. Beauchamp, au nord de la baie de Fundy, ils sont des milliers à faire halte dans les vasières.

Mathieu-Robert Sauvé