Se promener dans les cimetières pour mieux comprendre la ville!

  • Forum
  • Le 28 octobre 2013

  • Dominique Nancy

Les cimetières de la ville recèlent de nombreux trésors qui restent largement méconnus, car les amateurs de patrimoine funéraire ne sont pas légion. Sauf, peut-être, le 31 octobre au soir…Qu'ont en commun John Molson, John Samuel McCord, Francis Fulford et Joe Beef? Le fondateur de la brasserie, le juge de la Cour supérieure, le premier archevêque anglican du Canada et le propriétaire de la fameuse Joe Beef's Canteen, de son vrai nom Charles McKieman, sont tous enterrés au cimetière Mont-Royal, où d'illustres personnages du monde politique, des lettres et des affaires se trouvent inhumés.

 

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Qu'ont en commun John Molson, John Samuel McCord, Francis Fulford et Joe Beef? Le fondateur de la brasserie, le juge de la Cour supérieure, le premier archevêque anglican du Canada et le propriétaire de la fameuse Joe Beef's Canteen, de son vrai nom Charles McKieman, sont tous enterrés au cimetière Mont-Royal, où d'illustres personnages du monde politique, des lettres et des affaires se trouvent inhumés.

Bâti au milieu du 19e siècle sur le flanc nord de la montagne, le cimetière Mont-Royal est le deuxième en importance, le plus grand étant Notre-Dame-des-Neiges, bien connu des membres de la communauté de l'Université de Montréal parce qu'il est situé à côté du campus. Deux petits cimetières juifs sont aménagés près de l'entrée du cimetière Mont-Royal, sur le chemin de la Forêt à Outremont, souligne Armelle Wolff, conférencière en histoire de l'art et en patrimoine architectural.

Depuis presque 15 ans, cette Française d'origine fait des visites commentées des cimetières de Montréal pour le compte des Belles Soirées de l'UdeM. «Ce ne sont pas seulement des lieux d'inhumation, dit-elle. Le patrimoine funéraire est, au même titre que l'urbanisme, le reflet de cultures, de traditions et de religions.»

Armelle WolffAu cours d'une promenade avec Mme Wolff, Forum a redécouvert le riche patrimoine, tant funéraire que naturel, du cimetière Mont-Royal. Site patrimonial, arborétum et destination privilégiée pour les ornithologues amateurs, il recèle une belle variété de monuments: mausolées, croix, obélisques, stèles, urnes drapées en grès, en granite... et même un rare édicule orné d'anges. Joyaux architecturaux dans certains cas, ouvrages très mal conservés dans d'autres, ces constructions funéraires présentent un intérêt sur le plan patrimonial. «Outre la valeur historique de ces monuments, l'aménagement même des cimetières, leur conception ainsi que leur évolution témoignent d'aspects sociologiques qui permettent de mieux comprendre la ville où ils se sont développés», affirme Armelle Wolff.

L'intérêt pour les cimetières a beaucoup évolué à travers le temps, ajoute-t-elle. À l'origine très fréquentés, ces «parcs urbains» étaient le lieu de rendez-vous dominical d'une population surtout nantie à une époque où cette partie de la montagne était difficilement accessible depuis le centre-ville. Il était d'ailleurs de mise d'y afficher son statut social par des ouvrages d'une grande beauté.

Mais de nos jours, les amateurs de vieilles pierres se font rares. Car, même si le patrimoine montréalais connait, depuis une trentaine d'années, un regain d'intérêt de la part du public, sensibilisé aux problèmes de sauvegarde et de reconversion, le patrimoine funéraire est loin de susciter le même engouement.

«Qu'adviendra-t-il des cimetières? C'est un débat de société, mentionne Armelle Wolff. Il y a certainement un parallèle à faire entre la désaffection pour les églises et la mutation des pratiques funéraires, marquées par une croissance fulgurante des incinérations. Cela conduit à la question de leur conservation et de leur conversion... Vont-ils être appelés à devenir des parcs, des musées? L'avenir le dira.»

Les cimetières de la ville recèlent de nombreux trésors qui restent largement méconnus, car les amateurs de patrimoine funéraire ne sont pas légion. Sauf, peut-être, le 31 octobre au soir…Mon téléphone est un guide

En collaboration avec Les Belles Soirées, Armelle Wolff propose des visites commentées dans certains lieux de culte de Montréal (églises et cimetières). «En 2000, on m'a demandé de donner des conférences sur l'architecture des églises d'ici. Je trouvais dommage d'aborder le sujet en salle avec des diapositives alors que les bâtiments et leurs richesses se trouvaient à proximité.»

Aujourd'hui, cette ancienne guide touristique fait également des accompagnements de voyages culturels pour Les Belles Soirées.

Tous ne peuvent bénéficier de la compagnie de Mme Wolff au cours de leurs promenades. Mais, grâce à une application téléchargeable sur leur téléphone intelligent, les visiteurs du cimetière Mont-Royal peuvent désormais découvrir les trésors qu'il abrite. Ces promeneurs sont prévenus par leur appareil lorsqu'ils se trouvent près d'une sépulture d'intérêt. Sur les quelque 20 000 monuments du cimetière, 70 figurent dans la première version de ce projet novateur monté par la directrice du patrimoine du cimetière Mont-Royal, Myriam Cloutier.

Des francs-maçons proscrits

Le mausolée de la famille Molson est un incontournable avec ses trois façades et son obélisque de 18 mètres de hauteur. «Il a été construit entre 1860 et 1863 à l'intention des trois fils de John Molson et de leur famille, signale Armelle Wolff. Conçus par l'architecte George Brown et son fils, les trois caveaux sont faits de pierre calcaire. Une brochure publicitaire datant de 1868 fait l'éloge de cette construction en qualifiant les mausolées de “plus élégants et plus imposants du continent américain”.»

On trouve aussi, au détour d'un chemin, la stèle d'une loge maçonnique regroupant une dizaine de francs-maçons francophones proscrits du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, longtemps réservé aux catholiques vivant en conformité avec le dogme. Sur leur stèle est inscrite l'épitaphe Bien faire et laisser dire. «Les catholiques qui désiraient être incinérés ou qui, pour d'autres raisons, ne pouvaient être accueillis dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges étaient inhumés dans le cimetière Mont-Royal, explique Mme Wolff. Fondé et utilisé par les membres de la communauté protestante anglophone, le cimetière Mont-Royal était déjà au milieu du 19e siècle ouvert à toutes les ethnies et religions.»

Un autre monument qui vaut le détour est celui de John Samuel McCord. De type sarcophage, la sépulture du juge et premier président de la Compagnie du Cimetière-Mont-Royal est à proximité des lots de l'archevêque anglican Francis Fulford et de la famille d'Anne Ross McCord, des avocats montréalais. «À l'époque, il était de bon ton de se faire enterrer près de ses amis. De cette façon, les visiteurs se retrouvaient ensemble, comme dans leur quartier résidentiel», fait observer Mme Wolff, qui y voit là un transfert sociologique des habitudes de la ville au cimetière.

Dominique Nancy

 

Accéder à l'application du cimetière du Mont-Royal sur iTunes.


 

Ici reposent d'illustres personnages

Voici quelques-uns des résidants célèbres du cimetière Mont-Royal: John Joseph Caldwell Abbott (1821-1893), premier ministre du Canada; Honoré Beaugrand (1848-1906), écrivain, journaliste et maire de Montréal; Frank Calder (1877-1943), administrateur de la Ligue nationale de hockey; sir Arthur William Currie (1875-1933), commandant du corps canadien durant la Première Guerre mondiale; Hannah Willard Lyman (1816-1871), directrice du collège Vassar et l'une des premières féministes; Charles Melville Hays (1856-1912), président du chemin de fer du Grand Tronc, qui a péri au cours du naufrage du Titanic; John Redpath (1796-1869), entrepreneur et fondateur de la première raffinerie de sucre canadienne; Hugh Allan (1810-1882), magnat du transport maritime, promoteur de chemins de fer et financier.

À l'origine de la création du cimetière

Avant que les cimetières migrent sur le mont Royal, au milieu du 19e siècle, les morts étaient enterrés en plein cœur de Montréal. Les épidémies de typhus et de choléra et les risques de contagion inhérents amènent les autorités à interdire en 1851 les inhumations à l'intérieur de la ville. C'est à ce moment que la Compagnie du Cimetière-Mont-Royal est créée. Elle achète 50 acres sur le flanc nord de la montagne et y aménage un an plus tard un cimetière.

«Son aménagement est inspiré du concept des cimetières ruraux, alors très populaire aux États-Unis et qui accorde beaucoup d'importance à la qualité du paysage naturel, indique Armelle Wolff. Cette préoccupation est encore bien présente de nos jours dans les décisions prises par l'administration du cimetière.»

D.N.

 

En photos :

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(Photos: Amélie Philibert)