Les bibliothèques amorcent leur métamorphose

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  • Le 4 novembre 2013

S’abonner ou se désabonner? Voilà la question. Près de la moitié des articles scientifiques sont déjà en accès libre sur Internet. (Image: Bibliothèques UdeM)Voici la dernière chronique de cette série. Après avoir fait un survol des mythes entourant les ressources documentaires, j'ai amorcé une discussion concernant le processus de la communication savante et expliqué la nécessité de repenser notre approche concernant nos abonnements aux périodiques.

 

Je traiterai cette fois des perspectives à plus long terme, car, à moins de rêver en couleurs, les universités ne pourront pas absorber indéfiniment des hausses annuelles de trois à six pour cent du cout des abonnements aux périodiques de leurs bibliothèques.

L'équilibre retrouvé

La levée de la compression budgétaire et la fin de l'utilisation des grands ensembles permettront de réinvestir massivement dans les livres et de rétablir ainsi l'équilibre avec les périodiques. De plus, le format numérique nous offrant la possibilité de rétroagir facilement, nous pourrions même nous réabonner à certains périodiques de Wiley Online Library annulés cette année, au besoin.

Nous sommes conscients que les bibliothèques sont l'équivalent des laboratoires scientifiques pour les chercheurs en sciences sociales. Notre défi sera donc de pérenniser cet équilibre retrouvé en dépit de l'inflation du cout des périodiques. Le défi sera de taille, car, si j'en juge par les avis de renouvèlement récents, qui affichent des augmentations annuelles allant jusqu'à 66 %, la spirale inflationniste est loin de se résorber!

La stabilité

La stabilité à long terme passera obligatoirement par le contrôle de la croissance des couts, particulièrement des grands ensembles de périodiques1. Vous aurez compris qu'ils subiront le même traitement que la collection Wiley Online Library dès que l'accroissement de leur cout dépassera l'indice des prix à la consommation. C'est de cette manière que nous réussirons à protéger le budget alloué aux livres de même que celui consacré aux abonnements sélectifs de périodiques. Nous récupèrerons, par la même occasion, la possibilité d'annuler des abonnements à la pièce ou de s'abonner à certains périodiques et, par le fait même, la capacité de tailler notre collection en fonction des besoins de notre communauté.

Les autres grands ensembles seront donc revus de cette manière au fur et à mesure des prochains renouvèlements. Nous adopterons alors une approche holistique plutôt que par éditeurs. Par ailleurs, le professeur Vincent Larivière, expert en bibliométrie et en infométrie de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information, sera étroitement associé à cette démarche.

Une optimisation également possible du côté des livres

Le processus d'achat des livres électroniques est également dans notre mire. De fait, nous envisageons une plus grande exploitation d'un mode d'acquisition qui aspire à répondre aux besoins des utilisateurs de façon plus rapide et plus directe: l'achat amorcé par l'usager. Ce processus est entièrement transparent pour ce dernier, qui repère le livre électronique recherché dans Atrium, le catalogue des bibliothèques, et clique simplement sur l'hyperlien pour y accéder. Après un nombre prédéterminé de consultations, le fournisseur facture le livre électronique aux bibliothèques. Sans être une panacée, en raison des déséquilibres possibles, ce processus en juste-à-temps est un ajout intéressant pour une communauté universitaire, puisqu'il optimise l'utilisation du budget consacré aux livres. Les analyses préliminaires pour la mise en place de ce projet seront réalisées cette année.

Vers un monde meilleur?

Selon une étude récente2, près de la moitié des articles scientifiques sont déjà en accès libre sur Internet. Même si cette proportion varie selon les pays et les disciplines, cette façon d'accéder à l'information minimisera à coup sûr les conséquences des annulations d'abonnements qui prendront effet au mois de janvier prochain.

J'espère qu'un nombre grandissant d'auteurs de l'UdeM alimentera ce corpus au fil du temps, soit en publiant dans des périodiques diffusés librement, soit en conservant le droit de publier leurs articles révisés sur Internet. En effet, bien qu'il soit possible de négocier des changements à l'entente type proposée par un éditeur, il y a encore trop peu d'auteurs à mon gout qui exercent ce droit. Cela dit, je suis parfaitement conscient que le pouvoir de négociation et la marge de manœuvre d'un chercheur en début de carrière sont plutôt minces lorsque vient le moment de discuter avec un éditeur. Je compte donc sur nos chercheurs chevronnés!

Par ailleurs, certains périodiques exigent, pour une diffusion en accès libre, des frais pouvant parfois atteindre 4000 $ par article. La vigilance s'impose ici pour départager le vrai du faux. Dans le monde de l'édition se cachent des éditeurs commerciaux qui «mangent aux deux bouts de la table» en facturant ce cout supplémentaire tout en continuant de vendre des abonnements. Se cachent aussi d'autres éditeurs commerciaux qui tentent de transformer les frais à la sortie, c'est-à-dire les couts d'abonnement, en frais d'entrée, c'est-à-dire en frais de publication. Enfin se dissimulent aussi, sous le couvert de diffuser en libre accès, des éditeurs sans scrupules qui négligent le contrôle de qualité et font passer la recherche d'un profit avant toute chose, nuisant ainsi à toute l'entreprise de communication scientifique.

Cependant, la mobilisation des communautés scientifiques envers l'accès libre prend de l'ampleur: déjà, des professeurs de l'UdeM militent pour le libre accès3, tandis que le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada mènent cet automne une consultation nationale sur une politique de libre accès4. De plus, le Comité de la recherche de l'Assemblée universitaire se penchera sur cette question dès cette année. Difficile de ne pas y voir une convergence!

De par sa taille et son rayonnement sur les continents nord-américain et européen, l'Université de Montréal peut véritablement contribuer à l'émergence d'un monde favorisant la libre circulation des connaissances développées par les universitaires. C'est du moins l'espoir que j'entretiens.

En guise de conclusion

Les bibliothèques contribuent à la réussite étudiante, que ce soit par les collections, les lieux ou les services qu'elles mettent à la disposition des étudiants. Nos collègues de l'Université du Minnesota ont effectivement observé une corrélation positive: «The data suggest that first-year students who used the library at least once in the fall semester had higher grade point averages compared to their peers who did not use the library at all during their first semester. Further, the data suggest that first-year students who used the library at least one time during their first semester had higher retention from their fall to spring semester. Both of these findings held when controlling for demographic characteristics, pre-college academic characteristics, and college experience variables5.»

Et elles demeurent pertinentes à l'ère d'Internet parce qu'elles s'adaptent. Le monde de l'information est en profonde mutation: l'industrie de la musique n'est plus la même depuis iTunes, Amazon vend davantage de livres en version électronique qu'en version papier, les secteurs de la câblodistribution et de la télévision s'apprêtent à connaitre de grands bouleversements avec l'arrivée de Netflix et autres. Les bibliothèques participent à cette vague de fond en facilitant l'accès aux données et aux savoirs sous forme numérique et en accompagnant les chercheurs dans la création et la diffusion de nouvelles formes de productions intellectuelles.

La transformation des bibliothèques de l'UdeM est amorcée depuis plusieurs années déjà. Centré sur l'expertise que notre équipe peut apporter en matière de soutien à l'apprentissage, à l'enseignement et à la recherche, ce mouvement ira en s'accélérant au cours de la prochaine décennie et j'ai le privilège de compter sur l'appui d'une équipe exceptionnelle pour réussir cette métamorphose.

Richard Dumont
Directeur général des bibliothèques de l'UdeM

1. Forfait d'abonnement couvrant la totalité des périodiques d'un éditeur.

2. E. Archambault et coll., Proportion of Open Access Peer-Reviewed Papers at the European and World Levels, 2004-2011, [En ligne], tiré de Science-Metrix, 2013.[Document PDF].

3. Un exemple récent: Jean-Claude Guédon, «Pourquoi le libre accès aux publications savantes?», Enjeux universitaires: des profs vous informent, [En ligne], no 23, 17 octobre 2013. [Document PDF].

4. Voir le site www.nserc-crsng.gc.ca/NSERC-CRSNG/policies-politiques/OpenAccess-LibreAcces_fra.asp.

5. K. Soria, J. Fransen et S. Nackerud, «Library Use and Undergraduate Student Outcomes: New Evidence for Students' Retention and Academic Success», Portal: Libraries and the Academy, [En ligne], vol. 13, no 2, 2013, p. 160. [Document PDF].

bib.umontreal.ca/collections-nouvelle-ere

 

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