L'intervention de groupe atténue les souffrances des enfants endeuillés

  • Forum
  • Le 4 novembre 2013

  • Martin LaSalle

L’intervention de groupe offre un espace où l’enfant peut s’exprimer librement, sans avoir peur de blesser son entourage. (Image: iStockphoto)Puisque la mort est un sujet tabou dans nos sociétés, comment les enfants peuvent-ils comprendre et surmonter le décès de leur père ou de leur mère?

 

Cette question, Valérie Pepin-LeBlanc se l'est posée à de multiples reprises à titre de travailleuse sociale qui intervient auprès de familles lavalloises.

Constatant que ni elle ni ses collègues n'avaient été formés pour accompagner des enfants en deuil d'un parent, elle a orienté sa maitrise, faite à l'École de service social de l'Université de Montréal, vers la création et la mise en place d'une intervention de groupe à l'intention de ces enfants pour comprendre leur cheminement.

Mme Pepin-LeBlanc souhaitait aussi concevoir une approche qui puisse être offerte aux enfants par l'entremise des services publics de santé et de services sociaux. «Des ressources existent au privé, mais elles ne sont pas financièrement accessibles à tous», confie-t-elle.

Le deuil infantile: une perte de repères importante

D'après la littérature qu'elle a consultée, les enfants endeuillés peuvent revivre le choc de la mort du parent à différentes étapes de leur vie.

«Contrairement au deuil chez les adultes, le deuil chez les enfants n'est pas un processus linéaire, explique-t-elle. Il se manifeste à différents moments de la vie: crise d'adolescence, premier amour, première peine d'amour... Ce sont là des étapes qui, tour à tour, rappellent l'absence du parent et replongent l'enfant dans le deuil.»

En fait, la mort d'un parent provoque une perte de repères plus grande chez l'enfant que chez l'adulte, selon Mme Pepin-LeBlanc. «Et les effets peuvent perdurer: un enfant endeuillé est d'ailleurs plus à risque que les autres enfants de souffrir d'un problème de santé mentale à l'âge adulte», souligne-t-elle.

Selon Valérie Pepin-LeBlanc, en verbalisant ses souffrances, le parent survivant crée un espace sécurisant pour que l’enfant en fasse autant. (Crédit: Martin LaSalle)

Être entouré d'enfants qui ont un vécu semblable

 

Pour mener à bien son projet, Mme Pepin-LeBlanc a pu recruter quatre enfants endeuillés âgés de 8 à 12 ans grâce à l'organisme lavallois Lumi-Vie, qui offre de l'accompagnement aux adultes en matière de deuil et de fin de vie.

Parmi eux, trois avaient perdu subitement un parent à la suite d'une crise cardiaque, tandis que le parent du quatrième enfant était mort d'un cancer. Tous avaient au moins un frère ou une sœur.

Après avoir été rencontrés individuellement une première fois par Mme Pepin-LeBlanc, les enfants ont pris part à huit rencontres hebdomadaires de groupe de 90 minutes à l'automne 2012.

Ils étaient alors invités à réaliser différentes activités destinées à les faire s'exprimer, verbalement ou par d'autres modes d'expression, sur un thème tels la mort, les émotions, les souvenirs, le réseau social qui les aidait à s'en sortir, etc.

À la fin de chaque séance, on évaluait en groupe ce que les enfants avaient aimé ou pas, ce qu'ils en retenaient, ainsi que les sujets qu'ils aimeraient aborder à une prochaine rencontre.

Crier dans un coussin, déchirer du papier...

Parmi les nombreuses observations qu'elle et son adjointe ont effectuées durant les séances de groupe, Valérie Pepin-LeBlanc retient, entre autres, que les enfants conservent des souvenirs précis du moment où ils ont appris la mort de leur parent et des émotions qu'ils ont ressenties. «Une attention minutieuse doit être portée à la façon d'annoncer la mort à un enfant», suggère-t-elle.

Les enfants ont aussi dit qu'ils éprouvaient de la difficulté à parler de la mort avec leur famille ou leurs amis, soit pour éviter de faire de la peine au parent survivant, soit pour ne pas être pris en pitié par les amis.

Mais au cours des séances, chacun s'ouvrait plus facilement aux autres parce que tous vivaient un deuil semblable. Ils parvenaient alors à nommer certaines choses et à partager des stratégies d'adaptation, ils découvraient de nouveaux moyens pour surmonter les situations difficiles.

Par exemple, pour combattre la colère ou la tristesse, l'un suggérait de «crier dans un coussin», l'autre de «déchirer du papier». Et tous acquiesçaient.

Une approche bénéfique

À l'issue des huit rencontres, les participants ont indiqué avoir vécu une expérience de groupe positive et qu'ils recommanderaient ce type d'intervention à un autre enfant vivant un deuil.

«L'ensemble de leurs propos laissent croire qu'il y a eu un changement dans leur vécu émotif , dont une diminution des émotions négatives, indique la travailleuse sociale. Et il est probable que ce soit attribuable au partage de leurs expériences et à la présence d'une dynamique d'aide mutuelle.» Elle ajoute que des facteurs extérieurs au groupe d'intervention peuvent aussi avoir motivé le changement observé, mais ceux-ci n'ont pas été évalués.

Le deuil est une réalité qui persistera pour ces enfants, mais Valérie Pepin-LeBlanc espère que ses conclusions permettront, à plus grande échelle, la mise sur pied d'approches visant la prévention, chez les enfants, des difficultés rattachées à la perte d'un parent.

À petite échelle toutefois, il est permis d'imaginer que les quatre enfants qui ont pris part à son intervention en bénéficieront à long terme.

Déjà, les deux plus jeunes ont échangé leurs numéros de téléphone à la fin de l'intervention, tout comme les deux plus âgés, qui se sont aussi promis de devenir des «amis Facebook».

Un enfant sur 20 pleure un parent

En Amérique du Nord, 1 enfant sur 20 est frappé par le deuil d'un parent. Au Québec, la Régie des rentes a reçu 2101 demandes de rente d'orphelin en 2011. Mais cette donnée ne rend pas compte du nombre réel d'enfants endeuillés cette année-là, puisque cette rente n'est versée qu'aux enfants dont les parents ont cotisé au régime.