La langue française, un outil pour la paix

Jocelyn CoulonLes expériences d'Haïti, de la République démocratique du Congo et d'ailleurs laissent entrevoir que l'envoi de personnel compétent, mais sans maîtrise de la langue administrative et locale, peut nuire aux succès des missions de paix.

 

Alors que l'aggravation de la situation politico-sécuritaire en République centrafricaine laisse entrevoir la mise en place d'une nouvelle opération onusienne en monde francophone, voici un des constats issus d'un séminaire tenu le 10 et le 11 octobre 2013 à New York sous l'égide du Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP) de l'Université de Montréal. « Quel avenir pour le maintien de la paix en espace francophone alors qu'au-delà d'Haïti et du Liban, la moitié des 25 pays d'Afrique ayant le français comme langue officielle ou comme langue d'usage sont en crise, en sortie de crise ou font l'objet d'une attention particulière dans la lutte contre le terrorisme? Quels rôles pour les pays francophones, tant au niveau de leurs politiques nationales qu'au sein des organisations internationales afin de répondre aux besoins urgents en personnel? Ce sont des questions auxquelles nous avons voulu répondre lors de notre séminaire », a déclaré Jocelyn Coulon, directeur du ROP et chercheur à l'Université.

Le séminaire « L'avenir des opérations de maintien de la paix dans l'espace francophone » a regroupé environ 75 participants : diplomates, officiers, responsables onusiens et membres de la communauté académique. L'activité a été organisée par la Délégation aux Affaires stratégiques du ministère français de la Défense, l'Organisation internationale de la Francophonie, le ROP et l'International Peace Institute de New York. Le séminaire a été inauguré par l'ambassadeur Hervé Ladsous, secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, et clos par l'ambassadeur Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès des Nations Unies.

La quinzaine d'intervenants, parmi lesquels Edmond Mulet, sous-secrétaire général de l'ONU aux opérations de maintien de la paix, l'ambassadeur Antonio Tété, représentant de l'Union africaine auprès des Nations Unies et le général de corps d'armée Mamadou Sow, chef d'état-major des Armées sénégalaises, a successivement abordé la question des partenariats stratégiques à mettre en place entre l'ONU, l'Union africaine et les États francophones ; celle des défis opérationnels des opérations de paix menées en territoire francophone ; celle de la mobilisation des capacités civiles et de police francophones et, enfin, celle de la contribution de la recherche francophone à la réflexion sur l'avenir des opérations de paix.

Rappelons que le séminaire s'est tenu quelques mois après le lancement de l'ambitieuse Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA).  « La facilité de communication et le partage d'une certaine affinité culturelle s'avèrent ainsi un facteur de succès, notamment pour les hauts-responsables de mission qui sont appelés à interagir avec les gouvernements et les populations locales, explique M. Coulon.

Près de 10 ans après le premier appel lancé en 2004 par Kofi Annan en faveur d'une mobilisation des pays francophones et malgré les demandes récurrentes de ses successeurs, l'ONU et les autres organisations internationales peinent encore à déployer dans les pays francophones suffisamment de locuteurs parlant le français afin d'appuyer les sorties de crise. « Certaines de nos opérations de maintien de la paix les plus importantes se déroulent dans des pays francophones.  Je pense à Haïti, à la Côte d'Ivoire et à la République démocratique du Congo, a déclaré Ban Ki-Moon à l'occasion d'une soirée culturelle organisée, le 20 mars 2013, en l'honneur de la Francophonie. Mais ce dont nous avons encore plus besoin, c'est de ressources humaines. Nous avons besoin de policiers francophones pour engager le dialogue avec les populations locales. Nous avons besoin de soldats francophones qui comprennent la situation sur le terrain. Nous avons besoin de fonctionnaires civils francophones. »

Six des 15 opérations de paix de l'ONU se déroulent en territoire francophone et font appel à 55% des effectifs du maintien de la paix de l'ONU. Luis Carrilho, Commissaire de Police de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH), est intervenu au sujet de ses expériences sur le terrain, notamment en ce qui concerne la difficulté de recruter les effectifs nécessaires. « Je vous prie de bien vouloir continuer à collaborer avec la Division de Police et la Département des opérations de maintien de la paix de l'ONU dans son ensemble afin que nous puissions recevoir de plus en plus de personnels ayant de nombreuses spécialisations et capacités linguistiques requises et pouvant être déployés rapidement et efficacement, a-t-il insisté auprès de l'assistance. Le produit de cette grande collaboration assurera que les ressources expertes désirées et appropriées seront disponible quand celles-ci sont nécessaires et ainsi, réduira les délais occasionnés lorsque l'on prend une approche réactive et l'on doit ensuite attendre l'envoi d'experts. »

D'autres expériences ont été soulignées, à l'instar des 87% de troupes francophones déployées au Mali, alors que ce type de locuteurs est en minorité dans les nombreuses missions de paix de l'ONU en territoire francophone. S'y ajoute la mutualisation des moyens de plusieurs pays francophones d'Afrique de l'Ouest – Burkina Faso, Niger et Sénégal – afin de fournir à la mission malienne des hélicoptères cruciaux pour la réussite de son mandat.

Dans la sphère institutionnelle, le partenariat croissant entre organisations concernant le maintien de la paix est une réalité qui s'est graduellement imposée depuis 10 ans, visible notamment à travers les contacts réguliers et l'institutionnalisation des relations entre l'ONU, l'Union européenne, l'Union africaine, les Communautés économiques sous-régionales africaines et d'autres entités telles que l'Organisation internationale de la Francophonie ou les centres de formation francophones. Ces partenariats, touchant à des questions de doctrines ou de capacités humaines ou financières, demeurent essentiels pour la résolution de crises complexes et la pleine appropriation du maintien de la paix par les États francophones.

« Si l'anglais est encore considéré comme lingua franca au sein de la plupart des opérations de paix au nom d'un impératif d'interopérabilité, le multilinguisme semble de plus en plus nécessaire étant donné le poids grandissant de contingents non-anglophones et les interactions de plus en plus fréquentes entre le personnel déployé et les populations locales générées par l'opérationnalisation des concepts de protection des civils et de consolidation de la paix, a déclaré M. Coulon. Le multilinguisme se justifie également par le besoin constant d'améliorer l'analyse des dynamiques des pays hôtes ainsi que par l'importance d'assurer une plus grande confidentialité des informations échangées sans le recours permanent à des interprètes. »

Le séminaire a également lancé un appel pour approfondir la réflexion théorique et politique concernant le fait francophone et le maintien de la paix. Celle-ci devrait ainsi valider la notion de la langue comme facteur de succès ou pour se pencher sur les affinités communes – à l'image des systèmes juridiques ou de structures telles que la gendarmerie. En ce sens, les thématiques et les centre de recherche francophones abordant le maintien de la paix souffrent encore d'un déficit de représentation et de visibilité alors que les expériences de sortie de crises partagées à l'international restent encore majoritairement issues de la culture anglophone. « Dans la cadre d'opérations de maintien ou de consolidation de la paix, la communication est un vecteur d'information, un facteur d'efficacité et un outil de renforcement de la confiance. Il est donc vital que les personnels déployés soient en mesure de communiquer de manière satisfaisante entre eux, avec le siège de l'organisation dont ils relèvent, avec les responsables nationaux et avec la population locale », a conclu M. Coulon.

Relations avec les médias:
William Raillant-Clark
Attaché de presse international Université de Montréal
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Remarques :

L'activité de New York est venue clore un cycle de quatre séminaires mené par la Délégation aux Affaires stratégiques du ministère français de la Défense (DAS), la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) du ministère français des Affaires étrangères, l'OIF et le Centre de Politique de sécurité de Genève (GCSP). Ce cycle, intitulé « Les pays francophones et le maintien de la paix. Défis politiques et opérationnels », a eu pour objectif d'analyser la spécificité des politiques et des besoins des pays francophones en matière de maintien de la paix, les points de convergence et de divergence de leurs politiques, et les défis auxquels ils sont confrontés au sein d'un environnement en profonde évolution et largement dominé par le monde anglophone. Au delà des questions de fond, l'objectif du cycle était de débattre en français de questions souvent discutées dans l'espace anglophone.

À propos du Réseau de recherche sur les opérations de paix
Créé en 2005, le Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP) est devenu une référence incontournable pour les praticiens, professeurs, chercheurs, journalistes et étudiants de par le monde qui s'intéressent aux opérations de paix.
Affilié au Centre d'études de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), le ROP a pour double mission de jeter un éclairage aussi large que possible sur les opérations de paix et d'œuvrer au renforcement global des capacités pour les opérations de paix.
Grâce à son réseau d'experts et à ses multiples partenariats avec des États, organisations internationales et régionales, centres d'étude et ONG, le ROP met de l'avant des projets multidisciplinaires menés en Afrique francophone qui reflètent l'état actuel de la recherche et qui répondent aux besoins exprimés par divers acteurs dans le domaine des opérations de paix. Le ROP anime également operationspaix.net, un site de référence fournissant des informations quotidiennes sur le maintien de la paix.
Par ailleurs, le ROP dispose depuis 2012 d'une présence en Europe, au sein du Centre d'étude des conflits et des crises internationales (CECRI) de l'Université catholique de Louvain.

À propos de Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon est directeur du Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP), une unité de recherche affiliée au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CÉRIUM), depuis 2005. Diplômé en science politique de l'Université de Montréal, il a été successivement directeur de l'information internationale au quotidien Le Devoir, de 1987 à 1999, et directeur du Bureau de Montréal du Centre Pearson pour le maintien de la paix de 1999 à 2003. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont Les Casques bleus (1994), et il a été directeur de la publication annuelle le Guide du maintien de la paix publié chez Athéna de 2003 à 2010. Jocelyn Coulon a siégé à titre de gouverneur du Centre de recherche sur le développement international (CRDI) de 2007 à 2011 et il est membre de l'Institut international d'études stratégiques (IISS) de Londres.