1,2 milliard d'Indiens présentés en 500 pages

  • Forum
  • Le 11 novembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le pays n’est pas le goulag sexiste qu’on imagine parfois, rappelle Mme Bates. (Image: Brett Davies)La plupart des nouvelles relatives à l'Inde qui nous parviennent tournent autour des viols collectifs, de l'immolation de veuves et de l'exploitation d'enfants (on va jusqu'à leur amputer des membres pour faciliter la mendicité).

 

«Il est temps de se défaire de ces stéréotypes qui régissent notre perception d'une Inde figée pour envisager une Inde actuelle, qui façonne notre avenir», peut-on lire dans l'introduction de L'Inde et ses avatars, qui vient de paraitre aux Presses de l'Université de Montréal sous la direction de Serge Granger, Karine Bates, Mathieu Boisvert et Christophe Jaffrelot.

Version revue et augmentée des actes d'une rencontre internationale de spécialistes tenue en 2007 à Montréal par le Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal, l'ouvrage constitue l'une des rares monographies universitaires en français consacrée à ce pays de 1,2 milliard d'habitants. «C'est un immense pays qui est assez peu présent dans notre paysage intellectuel et médiatique; ce livre propose un panorama de la situation actuelle», commente Mme Bates, professeure au Département d'anthropologie de l'UdeM. L'ouvrage ne prétend pas faire le tour de la question, mais offre au lecteur curieux – pas nécessairement l'étudiant – des «repères essentiels pour comprendre un pays à la mesure d'un continent».

Mme Bates a connu son choc culturel à l'âge de 13 ans en visionnant un film sur Gandhi; touchée au cœur, elle s'est promis d'aller là-bas. La jeune femme originaire du quartier Parc-Extension, à Montréal, a réalisé son projet une quinzaine d'années plus tard, après des études de droit et d'anthropologie à l'Université McGill. Au cours de ses études aux cycles supérieurs, en 2001 et 2002, elle a mené une recherche de terrain de plus de 14 mois dans un village près de Pune, dans le centre-ouest du pays. Mis bout à bout, ses séjours en Inde totalisent environ trois ans depuis 1998. Sa fascination ne s'est pas estompée d'un iota.

Karine BatesDes femmes (presque) libres

S'il est vrai que le système des castes demeure une réalité observable, même si la discrimination basée sur les castes a été abolie, le pays n'est pas le goulag sexiste qu'on peut penser. Les Indiennes, rappelle Mme Bates, n'ont pas eu à se battre pour le droit de vote, puisqu'il leur a été accordé dès 1947, quand l'ancienne colonie britannique a obtenu son indépendance.

«Il existe de nombreux mouvements féministes en Inde actuellement, mentionne-t-elle. Je ne vous dis pas qu'il n'y a pas de chemin à parcourir vers l'égalité, mais les femmes ont beaucoup lutté pour faire disparaitre certaines pratiques discriminatoires. Elles ont non seulement le droit mais le devoir de s'instruire aujourd'hui, alors qu'à la fin du 19e siècle cela leur était interdit. Ça donne une société de plus en plus éduquée. Aussi, on ne trouve plus qu'exceptionnellement des cas de veuves sans statut; il fut un temps où les femmes de certaines hautes castes étaient brulées vives sur le buché funéraire de leur mari.»

En plus de diriger l'ouvrage, Karine Bates a rédigé le chapitre intitulé «L'État de droit et l'accès à la justice». Le système juridique de l'Inde est «comme une broderie tissée de fils qui proviendraient d'une variété de sources et de pratiques», écrit-elle. Égalité devant la loi, liberté d'expression et de religion, droit à l'association et aux rassemblements pacifiques sont des principes reconnus par la Constitution et aucune loi régionale ne peut les nier. Pourtant, il y a un grand scepticisme à l'égard de l'appareil judiciaire dans la population. «L'administration de la justice est considérée non seulement comme inefficace et couteuse, mais aussi comme atteinte d'un mal profond: la corruption.»

La spécialiste relève que pas moins de 30 millions de causes étaient en attente de jugement en 2004, un nombre qui dépasserait à présent 35 millions. Compte tenu du fait qu'une cause peut toucher de quatre à cinq personnes, c'est un cinquième de la population qui attend le règlement d'une affaire, qui date de plus de 10 ans dans un cas sur quatre.

En conclusion, les auteurs soulignent que le développement de l'Inde influencera positivement l'économie mondiale et qu'il «deviendra un modèle de démocratie politique pouvant assurer le bienêtre à une [...] grande population» à condition que ce développement soit «durable et harmonieux». Toutefois, un progrès chaotique aura des conséquences non négligeables qui s'étendront au-delà du pays. «Guerres frontalières ou civiles, milliers de réfugiés ou dégradation aigüe de l'environnement mondial, les problèmes de l'Inde deviendront mondiaux et nous serons de plus en plus concernés par ces défis», peut-on lire.

La renaissance de l'Inde ne fait que commencer, estiment les auteurs. Celle-ci ira de pair avec une évolution de la capacité à bien gérer les «brassages culturels» qui conditionnent le pays depuis longtemps. Mais «l'indianisation du monde ne se fera pas sans la mondialisation de l'Inde», préviennent-ils.

Favorablement accueilli par le chroniqueur du Devoir à New Delhi Guy Taillefer, l'ouvrage constitue un «effort majeur» pour remédier à la méconnaissance de l'Inde au Québec. Après avoir rappelé que l'UdeM a innové il y a cinq ans en créant le Pôle de recherche sur l'Inde et l'Asie du Sud, il mentionne que ce livre constitue un fameux tour d'horizon qui vient combler un vide. «Dans quatre ans, les Indiens seront plus nombreux au Canada que ne le sont les Chinois. L'Inde commence seulement à faire sentir sa présence», écrit-il.

Mathieu-Robert Sauvé

Serge Granger, Karine Bates, Mathieu Boisvert et Christophe Jaffrelot, L'Inde et ses avatars: pluralité d'une puissance, Les Presses de l'Université de Montréal, 2013, 492 pages, 49,95$ (24,99$ en version électronique).