Le «boy's club» aide à surmonter les troubles de l'humeur

  • Forum
  • Le 11 novembre 2013

  • Martin LaSalle

Les interventions de groupe pourraient potentiellement permettre aux hommes d’éviter des séjours en milieu psychiatrique. (Image: iStockphoto)Les hommes font moins souvent appel que les femmes aux services de santé et de services sociaux pour un problème de santé mentale, et ils sont de trois à quatre fois plus nombreux à se suicider. Au surplus, 80 % des personnes suicidées au Québec sont des hommes.

 

C'est avec l'intention de favoriser les relations d'aide auprès de ces hommes pour mieux répondre à leurs besoins que François-Michel Labrie a entrepris sa maitrise en service social, réalisée à partir d'un stage de 30 semaines. Son projet: mettre sur pied une intervention de groupe auprès d'hommes souffrant de troubles de l'humeur.

Son stage s'est effectué dans un contexte de soins médicaux et psychiatriques, au service de consultation externe des troubles anxieux et de l'humeur de Saint-Léonard. Il est rattaché à l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM), affilié à l'Université de Montréal.

Le défi était d'autant plus complexe que les participants devaient répondre à deux critères de sélection précis: avoir reçu un diagnostic de troubles de l'humeur et être réfractaires aux interventions de groupe...

M. Labrie fut d'ailleurs bien servi en matière de résistance: à deux semaines du début des séances de groupe, seulement deux des sept participants avaient confirmé leur présence!

Néanmoins, tous étaient présents à la première des six séances que comportait l'intervention.

Chasser la honte et briser l'isolement

Cette intervention avait pour but de briser l'isolement des sujets, de rehausser leur sentiment de compétence pour chasser leur sentiment de honte, de leur faire accepter leurs difficultés et leurs traitements et, enfin, de favoriser la connaissance et l'estime de soi.

Malgré leur parcours de vie difficile, cinq des sept hommes ont poursuivi l'expérience jusqu'à la fin.

Le groupe était composé d'hommes âgés de 32 à 77 ans, la plupart souffrant de troubles affectifs bipolaires. Un seul participant était en couple, les autres étant célibataires et vivant de façon plutôt isolée.

C'est François-Michel Labrie qui animait les séances, dirigeant les échanges et partageant le droit de parole entre les participants. Il ramenait la discussion vers le thème du jour lorsque les sujets s'en éloignaient, ce qui n'a pas manqué d'arriver... Et, à la fin de chaque rencontre, il dressait le bilan des discussions, faisait ressortir les faits à retenir.

Se sentir utile en aidant ses semblables

À l'issue des six séances, la plupart des sujets ont dit qu'ils ressentaient un plus grand sentiment de mobilisation et une volonté d'agir.

Et, au chapitre de l'isolement, les hommes avaient unanimement «l'impression d'être moins seuls à vivre leurs difficultés, indique M. Labrie. Deux des participants ont même créé des liens à l'extérieur du groupe.»

Aussi, bien qu'ils aient éprouvé des difficultés à s'engager dans des activités d'introspection et de connaissance de soi, ils ont fait montre d'une grande compassion et de sollicitude les uns envers les autres.

Par exemple, au cours d'une séance, un participant pour qui la réussite importait beaucoup a annoncé au groupe qu'il allait passer une entrevue pour un emploi. À la séance suivante, il ne s'est pas présenté. Lorsqu'il est revenu, il a motivé son absence par la honte qu'il avait ressentie de ne pas avoir obtenu l'emploi.

«Tout au long de cette rencontre et de celles qui ont suivi, un esprit de cohésion s'est formé, relate François-Michel Labrie. Cela a permis de mettre en relief chez chacun des qualités et des forces sous-estimées, pour tenter de réduire ce sentiment de honte associé aux troubles de l'humeur.»

«Tous se sont par la suite encouragés mutuellement et ils ont eu le sentiment d'être utiles, d'aider les autres et d'être aidés en retour», raconte M. Labrie.

Changer les approches en milieu psychiatrique

Selon lui, l'expérience menée dans un endroit aussi structuré et professionnel que l'IUSMM a surtout permis de faire réfléchir le personnel soignant aux bienfaits que le travail social peut apporter en milieu psychiatrique.

«Par ses valeurs et ses méthodes, le travail social peut contribuer davantage au rétablissement des patients, soutient-il. Les participants ont grandement apprécié l'intervention au fil des semaines, tandis que, de leur côté, les membres du comité de programmation clinique ont convenu que la stigmatisation ressentie par les sujets devrait constituer un élément central de la future programmation du service de consultation.»

L'intervention de groupe comme approche préventive

François-Michel Labrie souhaiterait aussi que son approche soit testée dans un CLSC, auprès d'hommes qui font une première demande de consultation. «Peut-être que ce type d'intervention permettrait d'aider plus efficacement les hommes aux prises avec des troubles de l'humeur et leur éviterait des séjours en milieu psychiatrique», soumet-il.

Un élément majeur du projet, poursuit François-Michel Labrie, est l'importance des déterminants sociaux sur la santé mentale des individus, plus particulièrement chez ceux qui s'identifient au modèle du macho ou au rôle masculin traditionnel.

«La stigmatisation, le sentiment de déviance et de marginalité ne sont pas des déterminants biologiques, fait-il remarquer. Il aurait été très difficile de mettre en lumière l'importance de ces phénomènes sociaux en ayant uniquement recours aux méthodes d'intervention généralement utilisées à l'IUSMM. »

Selon lui, les travailleurs sociaux employés par les milieux psychiatriques devraient davantage faire valoir la spécificité et la valeur de l'approche de groupe.

«Le travailleur social n'est pas qu'un simple accompagnateur dans le cadre des thérapies offertes en milieu psychiatrique, conclut celui qui sera bientôt membre de l'Ordre des travailleurs sociaux du Québec. Les soins qu'il prodigue sont tout aussi importants et ce devrait être un travail partagé dans le contexte d'une approche multidisciplinaire.»

Martin LaSalle