Les enfants en garde partagée s'en tirent aussi bien que ceux des familles unies

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  • Le 11 novembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les séparations, qui apportent leur lot de perturbations, ne signifient pas la fin des bons rapports entre les parents et l'enfant. (Image: iStockphoto)Lorsqu'ils atteignent l'âge de huit ans, les enfants qui vivent exclusivement avec leur mère connaissent plus de difficultés d'adaptation que ceux qui vivent dans une famille traditionnelle. En revanche, ceux qui vivent en garde partagée présentent les mêmes indicateurs de bienêtre que les enfants des familles unies.

 

C'est la conclusion à laquelle sont parvenues Francine Cyr et son étudiante Gessica Di Stefano au terme d'une enquête menée auprès de plus de 2000 enfants du Québec nés en 1997 et 1998. «La garde partagée peut éviter à l'enfant des pertes importantes, tant émotives que sociales ou matérielles», mentionne la professeure du Département de psychologie de l'Université de Montréal.

La chercheuse appuie ses observations sur des données de l'Étude longitudinale du développement des enfants du Québec, qui a pris en compte de multiples facteurs personnels, relationnels et contextuels, notamment le niveau d'anxiété et les comportements agressifs chez l'enfant, l'état psychologique du parent et les pratiques parentales ainsi que les revenus des foyers. «La question qui nous intéressait était de savoir s'il y avait des différences significatives entre les enfants ayant grandi dans une famille traditionnelle, avec des parents unis, et ceux qui avaient vécu en garde partagée. La réponse est non. Quand on compare les enfants de la garde partagée avec ceux qui ont vécu uniquement avec la mère, il y a des différences. Elles sont toutefois minimes», dit la coauteure de l'article (également signé par Mme Di Stefano et le démographe Bertrand Desjardins) publié dans le plus récent numéro de Family Court Review (octobre 2013).

La chercheuse avance néanmoins l'hypothèse que  les parents qui choisissent la garde partagée possèdent des caractéristiques personnelles ainsi que des ressources matérielles et relationnelles supérieures à ceux qui optent pour la garde exclusive. Ce serait aussi le contexte dans lequel s'exerce la garde plutôt que le type de garde qui serait en cause.

Sur les 1414 familles de l'échantillon, 312 ont connu la séparation. Quand on compare la situation des enfants qui vivent principalement chez leur mère avec ceux qui voient le père et la mère de façon égale ou presque, des différences sont notées relativement à tous les comportements mesurés, indiquant plus de problèmes chez les enfants vivant exclusivement avec la mère. Mais ces différences ne sont pas significatives statistiquement.

Cela dit, une bonne relation de l'enfant avec les deux parents après une séparation, la qualité de l'environnement parental et la capacité des parents à collaborer et à communiquer contribuent grandement à l'adaptation de l'enfant à sa nouvelle situation. «Notre étude tend à appuyer cette réalité, observée dans des études précédentes», indique Mme Cyr.

Prévenir les problèmes

Depuis plus de 25 ans, Francine Cyr s'intéresse aux facteurs de risque liés au développement de l'enfant dans diverses conditions familiales. Ses recherches portent aussi sur les mesures préventives comme l'intervention de groupe, la médiation familiale et le counseling parental en matière de divorce de même que sur les méthodes parallèles de résolution des disputes telles la coordination parentale et la gestion psychojuridique des dossiers à forte résonance conflictuelle. La recherche dont il est question ici, d'où est issu le doctorat de Mme Di Stefano, défendu la semaine dernière à l'Université de Montréal, propose un modèle complexe de compréhension des divers facteurs de risque et de protection pour les enfants confrontés à la rupture de leurs parents. Ces résultats pourraient permettre de définir les priorités relatives à la prévention et inspirer les décideurs des domaines politique et juridique en ce qui concerne les mesures préventives à mettre en place pour diminuer les séquelles chez l'enfant dont les parents se sont séparés.

L'étude confirme ce que des revues de la littérature ont rapporté sur les bienfaits d'un encadrement parental mesuré et constant. «Les enfants ont besoin de parents chaleureux, attentifs, aidants, ayant une bonne communication, capables d'imposer une discipline ferme et aptes à les accompagner dans leurs activités», écrivent les auteurs en se référant à de précédents travaux.

Les séparations, qui apportent leur lot de perturbations, ne signifient pas la fin des bons rapports entre les parents et l'enfant. Elles modifient temporairement cette relation, mais sa qualité demeure la meilleure assurance contre les dérives. «Par exemple, les problèmes intériorisés et extériorisés vécus à l'adolescence après la séparation peuvent être associés à une relation parentale hostile et inconstante et à un manque de supervision de la part des parents», peut-on lire dans l'article.

La place du père parait névralgique dans cette équation. Alors que le quart des mères interrogées se disaient très satisfaites de l'engagement du père dans la vie de leur enfant, 37 % en étaient «relativement satisfaites». Près d'une mère sur cinq (18%) en était insatisfaite et autant (20%) très insatisfaites. Les auteurs soulignent que ce n'est pas la fréquence des contacts avec le père (ou la mère lorsque la garde est accordée au père) qui compte le plus mais, encore là, la qualité de la relation entre le parent et son enfant ou adolescent.

Société distincte

Avec plus des deux tiers des naissances au sein de couples non mariés, le Québec fait office d'exception sur le continent quant à l'organisation matrimoniale. «Quand on sort de Montréal, la proportion est encore plus élevée. Elle est de l'ordre de 82% en Mauricie, de 87% sur la Côte-Nord et de 80% au Saguenay», illustre Bertrand Desjardins, professeur honoraire au Département de démographie de l'UdeM.

Dans les grandes villes, les unions libres sont moins fréquentes et la proportion de mariages est plus grande. «Il semble que le rejet de la religion ait emporté le besoin de se marier, signale M. Desjardins, selon qui il n'y a pas beaucoup de sociétés dans le monde qui soient aussi peu portées sur les serments éternels. Dans de nombreuses cultures, avoir des enfants sans être marié est considéré comme tabou, voire fait l'objet d'ostracisme. L'immi-gration urbaine reflète cette réalité.»

La jurisprudence québécoise a tendance à privilégier la garde partagée lorsque la séparation survient. Des études sur lesquelles Mme Cyr se penche actuellement permettront d'analyser cette tendance jurisprudentielle ainsi que les enjeux pour l'enfant et ses parents.

Mathieu-Robert Sauvé