Haiyan a frappé fort dans le «boulevard des typhons»

  • Forum
  • Le 18 novembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le typhon a provoqué des vents de plus de 300 kilomètres à l’heure. (Image: Mans-Unides)Les Philippines font depuis longtemps l'objet de travaux au Centre d'études de l'Asie de l'Est de l'Université de Montréal, dirigé par Dominique Caouette, qui est spécialiste de ce pays.

 

Le géographe Rodolphe De Koninck, qui y a séjourné plusieurs fois, dirige les travaux de trois étudiants des cycles supérieurs qui reviennent de séjours prolongés dans l'archipel: Simon Litalien, Christine Gibb et Justin Venthey. Il répond aux questions de Forum.

 

Le typhon Haiyan a semé la mort et la désolation aux Philippines. Aurait-on pu prévenir l'ampleur de la catastrophe?

R.D.K: Oui et non. Haiyan est survenu dans ce que je surnomme le «boulevard des typhons». Il y en a de 15 à 25 par an dans cette région du monde. C'est un phénomène saisonnier un peu comparable aux tempêtes de neige sous nos latitudes: on sait qu'il y en aura, mais on ne peut pas savoir si la prochaine sera ordinaire ou exceptionnelle. Ainsi, même Hydro-Québec n'avait pu prévoir l'envergure de la tempête de pluie verglaçante, en 1998, qui a paralysé son réseau.

Cela dit, les services météorologiques asiatiques savaient qu'Haiyan serait une tempête d'une rare violence et les médias l'avaient annoncé. Leurs prévisions ont été confirmées. On a noté des vents de plus de 300 kilomètres à l'heure. Mais dans ce pays très pauvre, les moyens pouvant permettre de limiter les dégâts demeurent modestes, d'autant plus que la trajectoire exacte d'un typhon reste inconnue jusqu'à la dernière minute. Un typhon est comme une grande toupie: une fois qu'elle est lancée, vous ne pouvez pas dessiner avec exactitude son itinéraire. D'ailleurs, le Vietnam a fait déplacer inutilement 600 000 personnes,  le pays n'ayant été que peu touché.

 

La situation a-t-elle été exacerbée par les changements climatiques?

Rodolphe De KoninckR.D.K.: J'en suis presque convaincu. Rappelons que les typhons de cette partie du monde prennent naissance au milieu de l'océan Pacifique, au-dessus des zones où l'eau de surface est un peu plus chaude. La masse d'air chaud et humide qui se forme par-dessus est alors happée par des vents qui la font tourbillonner alors qu'elle prend du volume en se déplaçant. Plus l'eau se réchauffe, plus la force des typhons augmente.

Un autre problème lié à l'occupation humaine a contribué à l'ampleur du désastre qui frappe aujourd'hui le pays: la déforestation. Les iles philippines sont fortement touchées par le recul des zones forestières au profit de l'agriculture: riz, maïs, noix de coco. Moins de 20 % du territoire est actuellement boisé. Or, les arbres font merveille pour ralentir la progression d'une tempête; de plus, leurs racines empêchent les glissements de terrain. Au Japon, on l'a compris et plusieurs versants de montagnes ont été reboisés depuis les années 80 afin de permettre aux forêts de diminuer les effets des pluies diluviennes et tempêtes tropicales.

 

Le Canada a annoncé une aide d'urgence de cinq millions de dollars aux Philippines. Est-ce suffisant?

R.D.K.: Le Canada pourrait et devrait faire plus. Par ailleurs, on a beaucoup parlé de la corruption qui ronge le pays: c'est une réalité indiscutable. Les Philippins eux-mêmes sont très critiques à l'égard de l'administration publique et mettent en doute l'honnêteté de leurs élus. Une centaine de familles dirigeraient une bonne partie des destinées du pays et elles trempent dans la corruption. Toutefois, en Occident, il ne faut pas utiliser ce prétexte pour limiter notre contribution à l'aide humanitaire qui se met en place actuellement. Des organismes comme Développement et Paix, la Croix-Rouge canadienne et Médecins sans frontières ont besoin de la participation financière du public pour sauver des vies. Je leur fais totalement confiance.

 

Les Philippins vont-ils s'en remettre?

R.D.K.: Oui, il s'agit d'un peuple résilient qui n'en est pas à sa première épreuve. Les administrations coloniales, respectivement espagnole de 1565 à 1898 puis américaine jusqu'en 1946, ont laissé des héritages néfastes sur plusieurs plans mais au moins un très utile: la population est ouverte sur le monde et très scolarisée. Les Philippins sont parmi les peuples les plus alphabétisés de la région. Leur diaspora s'étend à la grandeur du globe et représente une force économique. Le revenu en rapatriement de fonds, soit les sommes recueillies à l'étranger et envoyées dans le pays, le plus souvent directement dans les familles, avait en 2012 atteint 21 milliards; seul le Mexique fait mieux en termes de contribution au produit national brut.

Mathieu-Robert Sauvé