L'œil de l'agresseur sexuel d'enfants

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  • Le 24 novembre 2013

  • Dominique Nancy

«L'évaluation de la préférence sexuelle représente une des composantes essentielles de la réadaptation et de la surveillance d'agresseurs sexuels d'enfants, puisqu'elle est associée à la récidive criminelle», affirme Mathieu Goyette.Actuellement, c'est par la pléthysmographie pénienne, une mesure de l'excitation par les changements de circonférence du pénis, qu'il est possible de déterminer efficacement si la préférence sexuelle d'un individu s'oriente vers les femmes ou les hommes, vers les adultes ou les enfants.

 

Le sujet écoute des extraits de bandes sonores qui évoquent différentes situations sexuelles avec des adultes et des enfants qui sont consentants ou sur lesquels s'exercent différents niveaux de coercition. L'appareil enregistre en même temps les variations d'amplitude associées à l'excitation sexuelle de la personne.

C'est comme un détecteur de mensonges, en plus poussé. «Mais cette méthode a des failles, signale Mathieu Goyette. Des individus ayant poussé des enfants à des activités sexuelles ont pu contrôler leurs réactions et répondre négativement à l'évaluation.»

Pour contrer ce problème, la littérature scientifique propose que les protocoles d'évaluation existants puissent faire l'objet d'améliorations par la combinaison des connaissances récentes issues de la réalité virtuelle et de la psychologie cognitive, rapporte le chercheur de 30 ans.

Intrigué par le phénomène, il en a fait le sujet de sa recherche doctorale en psychologie. «Mon objectif, dit-il, était de concevoir un protocole novateur d'évaluation reposant sur l'utilisation combinée des réponses érectiles et du balayage visuel afin de mieux évaluer les préférences sexuelles des agresseurs d'enfants.»

La vidéo-oculographie consiste à enregistrer les mouvements oculaires d'un sujet à qui l'on présente des images en 3D d'individus nus, explique Mathieu Goyette, qui a appliqué pour la première fois cette méthode à des pédophiles.

Le chercheur a mesuré l'efficacité de la vidéo-oculographie combinée avec la pléthysmographie pénienne chez une cinquantaine d'hommes de l'Institut Philippe-Pinel de Montréal et de divers centres de traitement en délinquance sexuelle de la métropole ayant eu ou non des comportements sexuels envers des enfants. Les analyses ont révélé la présence d'une signature oculaire propre aux agresseurs sexuels d'enfants.

«La préférence sexuelle à l'égard des jeunes est caractérisée par un balayage visuel comportant des phases d'approche et d'évitement des régions associées à l'attrait, soit la poitrine, la taille et les parties génitales. Chez les hommes sans problématique sexuelle connue, ce patron oculaire est davantage présent lors de la présentation de personnages adultes.»

Valeur ajoutée de la combinaison des approches

Les résultats de son étude démontrent la valeur ajoutée de la combinaison des approches. «L'utilisation combinée des réponses oculaires et érectiles lors de la présentation de stimulus produits par ordinateur s'avère plus efficace pour évaluer les comportements sexuels déviants qu'une mesure reposant uniquement sur la réponse pénienne», affirme le chercheur qui a réalisé sa recherche doctorale sous la forme d'études empiriques.

Mathieu GoyetteMathieu Goyette a reçu le prix de la meilleure thèse en sciences sociales de la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l'Université de Montréal pour ses travaux dirigés par les professeurs Joanne-Lucine Rouleau, du Département de psychologie de l,UdeM, et Patrice Renaud, du Département de psychoéducation et de psychologie de l'Université du Québec en Outaouais.

«Cette thèse, d'une qualité exceptionnelle, est d'emblée la meilleure qui a été produite par l'un de nos étudiants depuis que nous travaillons dans nos universités respectives», estiment les codirecteurs de la recherche. Les travaux de Mathieu Goyette ont apporté une contribution marquante à la connaissance dans les champs de la délinquance sexuelle et de la psychologie. Ils ouvrent notamment la voie à une nouvelle approche clinique combinant plusieurs dimensions de la préférence sexuelle.

Outre un chapitre de livre, deux articles issus de ses recherches devraient paraitre prochainement dans les revues scientifiques Archives of Sexual Behavior et Sexual Abuse: A Journal of Research and Treatment.

M. Goyette a récemment obtenu un poste de professeur à l'Université de Sherbrooke. Également chercheur associé au Centre de recherche de l'Institut Philippe-Pinel de Montréal, il prévoit transposer le protocole d'évaluation qu'il a élaboré aux personnes aux prises avec un problème de dépendance par le laboratoire Applications de la réalité virtuelle en psychiatrie légale.

Dominique Nancy

 

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