Quand le cinéma déconstruit le fantasme de la jeune fille hypersexualisée

  • Forum
  • Le 25 novembre 2013

  • Martin LaSalle

Louis-Paul Willis a toujours éprouvé un malaise devant les fantasmes imposés par la culture dominante, tant au cinéma que dans les autres médias.

 

Et il considère la multiplication des concours de «minimiss» comme l'une des nombreuses expressions de l'imposition du fantasme de la jeune fille hypersexualisée.

Certes, le fantasme de la jeune fille chaste et pure est exploité depuis longtemps au cinéma et ailleurs dans le monde culturel. Mais celui de la jeune fille «impure» ou sexualisée est un phénomène apparu plus récemment – à la fin des années 90 – avec l'arrivée d'icônes féminines infantilisées dont les Spice Girls et Britney Spears.

C'est ce phénomène culturel contemporain que décrit Louis-Paul Willis dans sa thèse de doctorat De Jocaste à Lolita: Œdipe et l'hypersexualisation des jeunes filles au cinéma, primée par la Faculté des études supérieures et postdoctorales (FESP) de l'Université de Montréal.

Le fantasme refoulé de l'inceste et de la pédophilie

Utilisant une approche conceptuelle psychanalytique et féministe, M. Willis explique le rôle que jouent le regard, le désir et le fantasme dans ce phénomène, et montre comment le cinéma peut mener le spectateur à faire face aux dimensions plus radicales – incestueuse, pédophile et œdipienne – de l'image de la jeune fille hypersexualisée.

«Autrefois, l'image de la femme au cinéma reposait sur une dualité de type femme vertueuse et asexuée/femme fatale ou ange/prostituée, explique M. Willis. Or, un troisième archétype de la femme s'est imposé dans les dernières années: celui de la jeune fille hypersexualisée qui, sans avoir les attributs d'une femme adulte, devient sexuée et sexualisée.»

Sur le plan théorique, M. Willis revisite le paradigme psychanalytique qui est propre aux études cinématographiques et selon lequel le fantasme est un écran de fumée qui protège le sujet du fait de ne jamais pouvoir réaliser son désir.

Oldboy: le fantasme œdipien inversé

C'est après avoir visionné le film Oldboy (2003) que Louis-Paul Willis a choisi le sujet de sa thèse. Dans ce film sud-coréen, un jeune mari et père de famille est kidnappé et enfermé pendant 15 ans. À sa remise en liberté, son ravisseur orchestre sa rencontre avec une jeune femme dont il tombe amoureux. Il finit par découvrir qu'il s'agit de sa propre fille.

Louis-Paul WillisSelon M. Willis, Oldboy est une réécriture du mythe de Sophocle, «une version moderne d'un Œdipe tombant malencontreusement amoureux de sa progéniture plutôt que de sa mère», dit-il.

Ainsi, contrairement à la dynamique œdipienne traditionnelle, dans laquelle le fantasme de l'homme est orienté vers une figure maternelle, Louis-Paul Willis constate un glissement vers ce qu'il nomme un «fantasme œdipien inversé», où l'homme fantasme sur une féminité rajeunie.

«Et ce glissement est intimement lié à la logique de la jouissance qui marque la culture contemporaine, avance M. Willis. La société de l'assouvissement des fantasmes rend la jouissance d'autant plus inaccessible qu'elle la rattache à des fantasmes de plus en plus radicaux.»

Le cinéma analytique

Ce renversement des dynamiques œdipiennes se trouve au cœur du questionnement soulevé par Louis-Paul Willis.

Dans cette optique, il distingue deux types de cinéma, dans une perspective élargie. D'une part le cinéma «fantasmatique», qui perpétue les fantasmes culturels dominants, et d'autre part le cinéma «analytique», qui fait «traverser» le fantasme au spectateur en lui exposant la réalité inhérente à l'image de la jeune fille hypersexualisée – et surtout au tabou incestueux et pédophile qu'elle représente.

Une fois traversé, le fantasme se révèle comme un leurre, un voile dissimulant un objet de désir aux conséquences psychiques traumatiques.

Le cas d'American Beauty

C'est à travers cinq films issus du cinéma analytique que Louis-Paul Willis tire ses conclusions, soit Virgin Suicides3 Women, American Beauty, Exotica et Lost in Translation.

Et son analyse d'American Beauty – réalisé en 1999 par Sam Mendes – illustre parfaitement ce qu'il entend par «traversée du fantasme».

Le héros du film, Lester (Kevin Spacey), est un père désillusionné par son couple et par son travail. En quête de jouissance typique au principe de plaisir, il fantasme sur Angela (Mena Suvari), une amie de sa fille adolescente.

Mais ce fantasme qu'entretient Lester se dissipe au moment où Angela devient accessible. «Alors que son fantasme met en scène une Angela expérimentée sur le plan sexuel, sa rencontre “réelle” avec elle révèle une jeune fille inexpérimentée et confuse», observe M. Willis.

«Dès le moment où il lui demande ce qu'elle veut et qu'elle lui répond “I don't know”, le noyau incestueux et traumatique de son objet fantasmé se manifeste», poursuit-il.

«Et quand Lester déboutonne sa blouse et voit sa poitrine, Angela l'informe qu'elle est vierge... Ainsi, le fantasme de la jeune fille est problématisé: Angela n'est pas une enfant-femme fatale, mais plutôt une jeune fille tout à fait ordinaire, sur laquelle une sexualité adulte était projetée.»

C'est de cette façon qu'American Beauty constitue une traversée du fantasme pour le spectateur: l'objet du désir est, en réalité, une jeune fille qui ne possède pas la maturité sexuelle que la culture lui prête.

«C'est pourquoi le cinéma analytique peut constituer une solution potentiellepour aller au-delà des fantasmes largement controversés qui dominent la culture visuelle d'aujourd'hui», conclut Louis-Paul Willis.

Martin LaSalle

 


Une thèse remarquable

«Dans sa thèse, Louis-Paul Willis identifie une profonde mutation dans la société occidentale: le fantasme prédominant a changé et l'hypersexualisation de la jeune fille en est l'ultime indice», écrit l'examinateur externe Todd McGowan dans son rapport d'appréciation de la thèse de M. Willis.

Expert en théories et psychanalyse du cinéma, M. McGowan estime que la thèse de M. Willis «comble un manque en offrant un cadre théorique à la critique sociale et contribue ainsi à un débat de société plus large sur un phénomène préoccupant».

Selon le directeur de recherche de M. Willis et professeur au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'UdeM, Olivier Asselin, cette thèse apporte une contribution épistémologique importante. «En sollicitant d'autres disciplines telles la psychologie et la sociologie, la thèse privilégie des approches psychanalytiques et féministes, qui sont rares dans le champ des études cinématographiques francophones», indique M. Asselin.

Cette thèse a permis à Louis-Paul Willis de gagner la Bourse du 6-Décembre, destinée à promouvoir la recherche aux 2e et 3e cycles sur les formes de violence à l'endroit des femmes. Elle est décernée par le Comité permanent sur le statut de la femme de l'Université.

 

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