Couple un jour, parents toujours!

  • Forum
  • Le 2 décembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

L'âge des enfants au moment d'une séparation ne semble pas être un facteur déterminant dans leur bienêtre. Les soins que le père et la mère continuent de prodiguer à leurs enfants, l'imposition de limites claires et la bonne entente entre les adultes sont des éléments plus significatifs. (Photo: iStockphoto) Certaines séparations mettent fin à un climat toxique dans l'environnement familial, ce qui peut bénéficier aux enfants. «Mais la séparation n'efface pas les conflits entre les parents et les problèmes psychologiques de ceux-ci, qui peuvent subsister et même empirer après la désunion», écrit Gessica Di Stefano dans la conclusion de la thèse de doctorat qu'elle vient de déposer au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

 

Pour l'auteure du document de plus de 150 pages, qui a passé les six dernières années à scruter les effets de la séparation des parents sur leurs enfants, des éléments comme l'état émotif de la mère après la rupture et la qualité de ses pratiques parentales ont une influence déterminante sur le bienêtre des enfants. «Quand nous isolons des éléments comme l'état émotif des parents, la qualité des pratiques parentales et le revenu du ménage, le fait que l'enfant grandisse dans une famille unie ou séparée n'a pas d'incidence statistiquement significative», résume-t-elle.

On peut apprendre à être un bon parent et garder à l'esprit que la séparation n'efface pas nos responsabilités à cet égard, rappelle-t-elle. La médiation obligatoire, mise en place par le gouvernement québécois, est une bonne politique et aide à aplanir le conflit interparental qui est souvent responsable des difficultés psychologiques chez les parents, croit-elle, mais elle fait remarquer que la personne qui vit une émotion particulière liée à sa séparation doit se prendre en main pour trouver un équilibre, c'est-à-dire consulter un thérapeute si le besoin s'en fait sentir.

Pour la spécialiste, il est réconfortant de penser que la séparation n'est pas une condamnation à l'échec. Au contraire, elle peut être un facteur négligeable dans le bienêtre de l'enfant comparativement à d'autres facteurs tels que la qualité de l'environnement parental et familial. C'est un élément qui pourrait être pris en considération quand un psychologue clinicien traite des personnes concernées.

Plus de 2000 enfants

La première partie de l'étude de Mme Di Stefano analysait les données recueillies auprès de quelque 2000 enfants (dont 143 de familles séparées) dans l'Enquête longitudinale du développement des enfants du Québec (ELDEQ). La deuxième partie portait sur 348 enfants de huit ans dont les parents s'étaient séparés. Un élément qu'elle a pu explorer grâce à la somme d'informations que renferme l'ELDEQ est le portrait des enfants environ deux ans avant la séparation; leur situation était ensuite étudiée deux ans après la séparation, puis quatre ans plus tard. Cela lui a donné un tableau de leur évolution qui a très rarement été brossé dans des études antérieures. Résultat: avant la rupture des parents, les niveaux d'hyperactivité et d'anxiété chez les enfants sont comparables à ceux d'enfants de familles unies. Par contre, à la suite de la séparation des parents, on observe une augmentation de ces comportements. D'autre part, les enfants qui vivent la séparation de leurs parents présentent des niveaux plus élevés d'agressivité que les enfants de familles intactes dès la prérupture et jusqu'à quatre ans après la rupture des parents.

Gessica Di StefanoElle souligne que la séparation n'est pas un évènement distinct et limité dans le temps; c'est un processus complexe qui recèle de nombreux mystères et qui débute avant même que se produise la séparation physique des parents, ce qui peut aider à comprendre pourquoi les enfants sont déjà plus agressifs avant la rupture de leurs parents. «Mais il faut rejeter l'équation selon laquelle séparation des parents égale problèmes chez l'enfant. Il y a des facteurs qui jouent un rôle beaucoup plus significatif que celui-là dans l'apparition de symptômes comme l'agressivité ou l'hyperactivité», mentionne-t-elle au cours de l'entretien qu'elle a accordé à Forum deux semaines après la soutenance de sa thèse, rédigée sous la direction de Francine Cyr. C'est précisément ce qu'a démontré Mme Di Stefano dans sa recherche: «Les vrais indices d'un développement bénéfique passent par la qualité des pratiques parentales, l'absence de symptômes dépressifs et d'anxiété chez la mère, un bon niveau socioéconomique et d'autres facteurs, plutôt que par la séparation en soi. Les soins et l'attention qu'on donne aux enfants, l'imposition de limites claires, ça reste des éléments majeurs pour leur bienêtre et leur épanouissement.»

Au départ, l'intention de la doctorante était d'étudier les effets de la séparation des parents selon l'âge des enfants. Son hypothèse était basée sur une idée dominante dans la littérature récente: plus la séparation survient tôt, plus les séquelles seront lourdes. «Plusieurs études laissent entendre que les séparations ont moins de répercussions sur les enfants d'âge scolaire que sur les tout-petits. On a donc voulu se concentrer sur des enfants d'âge préscolaire.» Aucune différence significative n'a été notée entre les enfants ayant vécu la séparation de leurs parents entre deux et quatre ans et ceux qui ont vu leurs parents se séparer alors qu'ils étaient âgés de quatre à six ans, mais cela ne veut pas dire que des différences d'âge n'existent pas. «Il faudrait peut-être inclure un troisième groupe d'enfants plus âgés afin de déterminer s'ils se distinguent des plus jeunes, ce qui n'était pas l'un des objectifs de notre étude, qui s'intéressait plutôt à l'adaptation des enfants de moins de six ans.»

Orientation clinique

Gessica Di Stefano doit à ses origines italiennes la graphie particulière de son prénom, le j n'existant pas dans la langue de ses parents, immigrants italiens. Elle-même a grandi dans une famille traditionnelle où régnait l'harmonie. Pour tout dire, elle ignorait tout des divorces jusqu'à son entrée à l'école. «Je croyais que toutes les familles étaient comme la mienne», dit-elle candidement. Ce sont ses études en psychologie – elle a obtenu un baccalauréat de l'Université Concordia avec la mention d'honneur – qui l'ont orientée vers ce projet de recherche.

Elle a adoré son expérience en recherche et n'a que des bons mots pour sa directrice. Mais elle s'orientera plutôt vers l'intervention. Elle prépare son entrée dans la profession en collaborant aux activités de la clinique Mindspace, de Westmount, où elle se spécialise dans la psychologie des enfants et adolescents, et à celles de l'Ulluriaq Adolescent Center, un centre d'hébergement pour adolescentes inuites en crise.

Mathieu-Robert Sauvé