Qui sont les membres de la communauté hassidique Lev Tahor?

  • Forum
  • Le 9 décembre 2013

  • Martin LaSalle

(Image : The Windsor Star)Dans la nuit du 19 novembre, une quarantaine de familles de la communauté hassidique Lev Tahor ont fui le Québec, alléguant ne pas vouloir être jugées par la Chambre de la jeunesse à laquelle la Direction de la protection de la jeunesse s'était adressée pour retirer des enfants de la communauté.

 

Pour en apprendre davantage sur ce groupe, Forum s'est entretenu avec l'historien Yakov Rabkin. Professeur d'histoire à l'Université de Montréal depuis 40 ans, M. Rabkin connait bien la communauté Lev Tahor puisqu'il a effectué une recherche sur les juifs qui rejettent le sionisme et l'État d'Israël. Les résultats de cette recherche ont été publiés dans l'ouvrage Au nom de la Torah: une histoire de l'opposition juive au sionisme, paru en 2004 et traduit en 13 langues.

En quoi les membres de Lev Tahor sont-ils différents des autres juifs hassidiques?

Y.R.: La grande différence est qu'ils ont presque tous grandi dans des milieux athées. Ce n'est qu'à l'âge adulte qu'ils se sont rapprochés du judaïsme et qu'ils sont devenus pratiquants.

Si la plupart des enfants sont nés au Québec, la majorité des adultes de Lev Tahor, une cinquantaine de personnes, sont des ressortissants d'Israël éduqués dans l'esprit sioniste. Certains sont d'anciens officiers de l'armée israélienne qui ont embrassé le judaïsme hassidique, quitté l'armée et, plus tard, l'État d'Israël. Lev Tahor se distingue aussi par l'observance particulièrement stricte des lois judaïques en matière d'alimentation, d'habillement et de prière.

Les enfants sont-ils en danger?

Y.R.: Je ne sais pas s'il y a eu des abus, mais les fois où je suis allé dans cette communauté, parfois sans préavis, je n'y ai pas vu de violence. Les garçons paraissaient pareils à d'autres garçons hassidiques. Par contre, depuis quelques années, les filles et les femmes sont voilées, ce qui les distingue des femmes dans d'autres communautés hassidiques.

Depuis 10 ans, le professeur Yakov Rabkin étudie le groupe antisioniste qui vient de fuir le Québec. Il y a quelques années, pour un projet de film, j'ai interviewé sur vidéo plusieurs membres de la communauté, hommes et femmes [à visage découvert], sur leur passé et leurs motivations à se joindre à Lev Tahor. Mais je n'ai pas parlé aux enfants.

Afin d'éviter d'être soumis à la Loi sur l'instruction publique, ils envisageaient de déménager en Ontario depuis quelques mois: ils m'en ont parlé lorsque je leur ai rendu visite, l'été dernier, en compagnie d'un doctorant en anthropologie venu du Brésil.

Certains soutiennent que les membres de Lev Tahor sont passéistes. Qu'en pensez-vous?

Y.R.: Leur opposition au sionisme les a fait apprendre le yidiche, que parlent les juifs hassidiques, afin de ne plus utiliser l'hébreu moderne, qui est pourtant la langue maternelle de la plupart d'entre eux. Il s'agit d'un renversement délibéré de la vision sioniste, des efforts déployés, il y a plus d'un siècle, par les pionniers lorsqu'ils ont abandonné la Russie, leur pays natal, et le yidiche, leur langue maternelle, au profit de la Palestine et de l'hébreu, langue de prière et d'étude de la Torah, qu'ils «désacralisaient» afin de le rendre vernaculaire.

Si l'on considère parfois les juifs hassidiques comme des passéistes ne connaissant rien du monde moderne, les membres de Lev Tahor, au contraire, ont grandi au sein même de la société israélienne moderne. C'est pourquoi leur rejet du sionisme est plus provocateur que celui des juifs hassidiques, qui ont hérité leur manière de vivre, y compris l'antisionisme, de leurs ancêtres.

Il est logique que Lev Tahor s'attire les foudres de certains cercles israéliens depuis plus d'une décennie. Dans un reportage télévisé, un parlementaire israélien les accusait de vouloir tuer tous les Israéliens athées. Le quotidien Haaretz, connu pour ses positions plutôt antireligieuses, a envoyé un journaliste passer quelques jours au sein de Lev Tahor, et son reportage, fort instructif, est disponible en ligne.

Comment s'explique cette attention accordée à Lev Tahor?

Y.R.: Je comprends l'antagonisme que provoque Lev Tahor en Israël. Les parents de ceux qui se sont joints à Lev Tahor restent en majorité des sionistes athées. Le nouveau style de vie de leurs enfants et la façon dont sont élevés leurs petits-enfants les horrifient. En s'appuyant sur les témoignages de ceux qui se sont révoltés contre Lev Tahor, y compris un des fils du leadeur du groupe, le rabbin Shlomo Helbrans, ils allèguent des abus, manifestent devant l'ambassade du Canada à Tel-Aviv et interpellent les autorités israéliennes qui, à leur tour, font des pressions sur les autorités canadiennes.

D'où l'intérêt que portent depuis quelque temps les organes de protection de la jeunesse aux hassidim à Sainte-Agathe: des examens des corps des enfants à la recherche de signes de coups, des visites des foyers, voire l'inspection des réfrigérateurs faisaient partie de la routine de Lev Tahor depuis quelques mois.

Récemment, une commission de protection des enfants du Parlement israélien s'est penchée sur le cas de Lev Tahor. Il parait que la commission n'a jusqu'à maintenant entendu que des propos des détracteurs de Lev Tahor. Je suppose qu'elle prendra en compte les avis des membres de Lev Tahor dans les séances à venir, même si la commission a d'autres défis à relever: en Israël, un enfant sur quatre vit sous le seuil de la pauvreté.

Martin LaSalle