T'as pas fini de jouer, Louis-Martin?

  • Forum
  • Le 10 décembre 2013

  • Mathieu-Robert Sauvé

Louis-Martin Guay a fait son pain et son beurre de la réflexion sur le jeu dans nos vies.Sans jamais cesser de jouer, Louis-Martin Guay est passé de la multinationale Ubisoft à l'Université de Montréal, où il occupe un poste de professeur depuis 2007. «Le jeu est le pivot de ma vie professionnelle et de ma vie tout court», dit-il en riant.

 

Il ajoute qu'Homo sapiens, notre espèce animale, doit en partie sa survivance à son esprit ludique. Explication? «Le jeu est une adaptation évolutionniste fondamentale. Dès la petite enfance, dès l'apparition de la conscience, on joue. Et on joue tout au long de sa vie», indique-t-il avec sérieux.

Les chatons, comme les petits primates, ne se lassent pas de s'ébattre avec leurs semblables et de saisir des objets de leur environnement qu'ils mordillent et relancent dans tous les sens. C'est par ces cabrioles qu'ils apprennent les rudiments de la chasse et de l'esquive, des qualités de survie essentielles.

D'accord, mais l'adulte du 21e siècle ne rentre-t-il pas dans le rang un jour? «Pas sûr. Pensez-y. Une personne qui ne s'amuse pas dans son travail ni dans sa vie privée, ne sort jamais pour se distraire et a toujours le front plissé n'a pas beaucoup d'avenir. Le jeu, c'est ce qui vous pousse à relever des défis, rester créatif, voire grimper les échelons dans la hiérarchie sociale...»

Le jeu, c'est même une occasion d'affaires pour une pléthore d'entreprises à vocation pédagogique qui veulent pénétrer par cette porte dans le cerveau des jeunes. Entre la maternelle et l'université, révèle la chercheuse américaine Jane McGonnigal, un jeune de 21 ans aura consacré environ 10 080 heures de sa vie à ses études. Il aura passé presque autant d'heures à jouer: 10 000. Pourquoi ne pas faire de cette frénésie une alliée plutôt qu'une ennemie de la culture générale? Des jeux populaires comme Civilization ou Assassin's Creed auront fait beaucoup plus pour l'apprentissage de l'histoire que bien des programmes d'études.

De l'impro au boulot

Il a bien fallu que cet amateur d'improvisation (il donne encore des spectacles avec le groupe Cinplass, une fois par mois, boulevard Saint-Laurent) s'arrête un instant de badiner pour entreprendre une maitrise. C'était entre 2006 et 2008 au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'UdeM. Le thème: «L'impact de l'universalisation dans Grand Theft Auto: Vice City», sous la direction de Bernard Perron. Il expose, en introduction de son mémoire, les paramètres de sa réflexion. «Derrière les algorithmes, les lignes de codes et l'intelligence artificielle se cache un des grands défis du créateur: comment représenter toutes ces mécaniques complexes au joueur? Comment introduire sémiologiquement des signifiants qui vont lui permettre de percevoir les signes représentatifs qui masqueront une lourde technique et permettront de perpétuer l'illusion, le plaisir et le rêve?»

Cette expérience l'a conduit à pousser un cran plus loin son approche intellectuelle. «J'ai réalisé que j'aimais beaucoup réfléchir sur le jeu et j'ai eu envie de mener des recherches dans ce secteur. De plus, j'aime enseigner. La carrière universitaire répond à ces deux préférences.» Aujourd'hui, ses projets de recherche, financés par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada notamment, s'intitulent «Amélioration de la méthodologie utilisée pour les tests utilisateurs dans le contexte d'utilisation des nouveaux contrôleurs cinétiques en jeux vidéo» et «Mr Roboto: fiction ludique interactive»...

Quinze semaines pour créer un jeu

Le jeune homme avait été parmi les premiers employés d'Ubisoft à Montréal, au début des années 2000. L'occasion de passer dans le milieu universitaire s'est présentée lorsque l'entreprise a conclu un partenariat avec l'École de design industriel de l'UdeM. Dans un contexte semblable à celui qui prévalait dans la vraie vie, les équipes du Campus Ubisoft ont eu à réaliser en 15 semaines un jeu vidéo de A à Z. Ce projet pédagogique a connu beaucoup de succès.

C'est à Louis-Martin Guay qu'on a demandé de superviser le diplôme d'études supérieures spécialisées en design de jeux, qui occupe actuellement une quinzaine d'étudiants de deuxième cycle à la Faculté de l'aménagement. «Nos diplômés trouvent des emplois dans divers secteurs, principalement dans l'industrie, où notre formation a une excellente réputation», résume-t-il. Quelques anciens se sont démarqués, comme Richard Flannagan, qui a remporté en 2011 le premier prix dans la catégorie des étudiants au Festival du jeu indépendant, en Californie, pour son projet d'études, devenu le jeu Fract. Il a obtenu une mention d'honneur au festival de 2013.

Les étudiants travaillent à des projets expérimentaux et mènent des réflexions savantes. Et ils jouent beaucoup! Dans la pièce où Louis-Martin Guay nous accorde un entretien, il y a quelques consoles vidéos et une vidéothèque comptant plusieurs centaines de jeux. Ici, personne ne dira: «Arrête de jouer et va travailler!»

Louis-Martin Guay est un joueur. Matin, midi, soir, il joue.

La vie de Louis-Martin Guay est un jeu
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