L'évaluation par les pairs est-elle systématiquement misogyne?

Vincent LarivièreVincent Larivière, professeur en sciences de l'information à l'Université de Montréal, et des collègues de l'UQÀM et de l'Université de l'Indiana ont démontré, après l'analyse de l'autorat de 5,4 millions d'articles évalués par des pairs, que les femmes sont largement sous-représentées dans le système de publication savante.

 

Il explique : « Bien que la population estudiantine soit majoritairement féminine, le corps professoral est en grande majorité masculin, et il en va de même pour les auteurs et les citations d'articles de recherche. Parmi les premiers auteurs d'articles, on compte presque deux fois plus d'hommes que de femmes. Notre étude est la première à quantifier cette disparité dans toutes les disciplines et à travers le monde. Le problème persiste malgré des efforts concertés pour le corriger – nous n'arrivons pas à l'aborder correctement parce que nous ne le comprenons pas vraiment. Et l'exclusion d'une moitié des cerveaux de la planète est un problème très sérieux. » Les résultats de cette étude sont publiés aujourd'hui dans Nature.

Les chercheurs ont extrait les articles scientifiques publiés entre 2008 et 2012 de la base de données Web of Science, laquelle précise le nom et l'affiliation des auteurs. Les articles académiques qui, en général, ne sont pas examinés par des pairs ni considérés comme une « contribution originale au savoir scientifique », comme les lettres à l'éditeur et les compte rendus de livres, ont été exclus. Ensuite, un score a été attribué aux auteurs selon leur place dans la hiérarchie (auteur principal, premier auteur, etc.) Enfin, pour partager les articles en fonction du sexe, les chercheurs ont compilé des listes de noms à partir de diverses sources, comme le recensement des États-Unis, puis créé des algorithmes de recherche dans les bases de données (par exemple, les patronymes russes tendent à se terminer par -ov, -ev ou -in pour les hommes et par -ova, -eva ou -ina pour les femmes.) Les chercheurs sont ainsi parvenus à déterminer le sexe de 65,2 % des 27 millions d'auteurs dans le corpus d'articles.

Les résultats ont confirmé la plupart des perceptions anecdotiques, mais ont aussi déboulonné quelques mythes. « Nous avons découvert qu'en Amérique du Nord, en Europe de l'Ouest et dans des pays très productifs en recherche, tous les articles ayant des femmes au sommet de la hiérarchie des auteurs sont moins cités que les articles ayant des hommes en position équivalente, explique Vincent Larivière. De plus, les femmes ont moins de collaborations internationales que les hommes. Or, les collaborations internationales augmentent généralement les chances d'être cité. » Ce phénomène n'a pas été observé dans les pays d'Amérique du Sud et d'Europe de l'Est. Les chercheurs attribuent cette différence à l'égalité des sexes qui a été préconisée dans les anciens régimes communistes.

Les chercheurs se sont également intéressés aux disparités régionales à l'intérieur d'un pays et entre les disciplines. « Le Vermont, le Rhode Island, le Maine, le Manitoba, la Nouvelle-Écosse et le Québec s'approchent le plus de l'égalité des sexes; le Nouveau-Mexique, le Mississippi et le Wyoming se situent à l'autre extrémité du spectre, précise Vincent Larivière. En ce qui concerne les disciplines de recherche, nos résultats corroborent les études antérieures et les connaissances anecdotiques sur les domaines associés aux "soins". Les femmes dominent les disciplines comme les sciences infirmières, l'éducation et le travail social. La science militaire, le génie, les mathématiques, l'informatique et l'économie demeurent la chasse gardée des hommes, au même titre que les sciences humaines, d'ailleurs. » Parmi les autres disciplines où l'écart hommes-femmes est le plus grand, on note la sage-femmerie, la bibliothéconomie, les sciences de la parole et l'orthophonie, qui ont la faveur des femmes, alors que la robotique, l'aéronautique et l'astronautique, la physique des hautes énergies et la philosophie ont la faveur des hommes.

Bien que cette étude n'élucide pas la cause de ces disparités, les chercheurs estiment que celle-ci soulève de nouvelles questions qui pourraient aider à trouver des moyens pour mieux comprendre et aborder la situation. « Avec le rôle crucial que jouent aujourd'hui les citations dans l'évaluation des chercheurs, la situation actuelle ne peut que creuser l'écart entre les hommes et les femmes, constate Vincent Larivière. Il faudrait se pencher davantage sur le travail lui-même pour déterminer si certaines caractéristiques contribuent à cette disparité. Peut-être que des études plus qualitatives de la recherche universitaire jetteraient un autre éclairage sur les disparités hommes-femmes dans les sciences. Il est possible que certaines disciplines, pour des raisons intrinsèques, exercent un attrait inégal sur les hommes et sur les femmes. »

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À propos de cette étude :
Vincent Larivière, Chaoqun Ni et Cassidy R. Sugimoto ont contribué à parts égales à « Global gender disparities in science », publié dans Nature le 11 décembre 2013.