La demande de soins à domicile doublera d'ici 15 ans

  • Forum
  • Le 13 janvier 2014

  • Dominique Nancy

Le Canada vieillit. Le déclin de la natalité et l'augmentation de l'espérance de vie concourent entre autres facteurs à ce phénomène. Dans notre pays, 4,9 millions de personnes sont âgées de plus de 65 ans, soit un Canadien sur sept, selon Statistique Canada.

 

Les projections démographiques révèlent que ce chiffre s'élèvera à 8,8 millions en 2031. Ce «papi et mamie boum» pose de nombreuses questions, à commencer par la plus élémentaire d'entre elles: quels seront les besoins des Canadiens âgés en matière de soins et services? Qui fera quoi et pour qui?

Tel est le titre de la communication que présentera le 17 janvier le démographe Jacques Légaré à l'occasion d'une journée scientifique consacrée aux défis liés au vieillissement des populations. Forum a rencontré le professeur émérite du Département de démographie de l'Université de Montréal pour en apprendre davantage sur les enjeux sociaux et les projections relatives aux besoins futurs des ainés.

 

Jacques LégaréCertains s'inquiètent du vieillissement de la population et de ses effets sur le développement de notre société. Ils croient que les transformations en cours sont l'un des défis les plus importants auxquels la société québécoise contemporaine doit faire face. Pouvez-vous nous expliquer l'ampleur de la situation du point de vue de la santé?

J.L. : Le vieillissement de la population canadienne s'accentuera d'ici 2031, période au cours de laquelle la totalité des babyboumeurs atteindra l'âge de 65 ans. Cette augmentation de la population âgée s'accompagnera également d'une réduction significative du nombre de jeunes adultes, qui devront être soutenus à leur tour, puisque la demande de soins et services à domicile doublera au moment où la main-d'œuvre au Canada connaitra une diminution. On estime qu'environ deux millions de gens auront alors besoin de l'aide de leurs proches, que ce soit le conjoint, la famille ou les amis, ou d'une aide extérieure comme les services sociaux ou les agences privées, et parfois des deux. Car la probabilité de recevoir des soins et services augmente à mesure que les individus vieillissent, l'incapacité et les maladies chroniques, et par conséquent le besoin d'aide pour combler la perte d'autonomie, s'accroissant avec l'âge. La demande d'aide, ne serait-ce que pour les activités de la vie quotidienne: se laver, s'habiller, manger, prendre ses médicaments..., représentera clairement un défi, puisqu'il y a déjà une pénurie de préposés aux soins personnels dans de nombreuses provinces du Canada. En 2006, les Canadiens âgés ont reçu environ 15,1 millions d'heures hebdomadaires d'aide. Nos prévisions pour 2031 sont de 29,3 millions d'heures!

 

Effectuées au moyen du modèle de projections par microsimulation Lifepath, vos estimations tiennent compte de plusieurs variables telles que l'âge, le sexe, le type de logement, le niveau d'invalidité, l'état matrimonial... Vos analyses sont donc plausibles?

J.L. : Oui et c'est pourquoi il faut planifier dès maintenant si l'on veut être préparé à répondre à la demande. L'aide à domicile est un domaine qui s'est développé au cours des dernières années. Mais il est primordial de continuer à chercher des solutions du côté des programmes provinciaux de soins à domicile de sorte qu'on puisse recruter et maintenir en poste les travailleurs qui répondent aux besoins des ainés. Si notre scénario hypothétique devait se réaliser, la demande de préposés aux soins à domicile sera considérable. Les résultats de nos études montrent une hausse sans précédent de la proportion des situations où les réseaux informels et formels participent à la prestation de soins aux personnes âgées. En plus des défis liés aux ressources humaines, il se pose celui de coordonner à la fois les tâches relatives aux soins et services et les interventions de la famille, des amis et des fournisseurs de soins extérieurs.

 

Voilà pourquoi vous dites que les politiques visant à appuyer la famille et les amis dans leurs rôles d'aidants demeureront un élément clé dans le maintien de leur participation?

J.L. : Tout à fait. Et, pour ce faire, les soins et services aux personnes âgées à domicile devront devenir une profession bien rémunérée qui va au-delà des bonnes intentions des aidants naturels et des bénévoles, des éléments essentiels au bon fonctionnement des services offerts par l'État. On doit entre autres attirer des étudiants dans notre système d'éducation relativement à cette problématique de manière à pouvoir fournir des services adéquats qui répondront aux valeurs et aux besoins des personnes âgées.

 

L'État devra-t-il assumer le financement de ces soins et services à domicile?

J.L. : Il ne faut pas tout remettre dans les mains du gouvernement et, vraisemblablement, il va falloir que les gens participent au financement de leurs soins. Les mentalités en ce sens commencent à changer. D'ailleurs, les babyboumeurs sont déjà habitués à débourser pour les services qu'on leur offre. Bon nombre auront aussi les moyens de payer de leur poche les frais d'agences privées pour accéder aux soins et services qu'ils demandent. C'est normal, tout comme on devrait aussi payer nos repas à l'hôpital. La gratuité de la nourriture lorsqu'on est hospitalisé résonne comme un non-sens à mon avis. Lorsqu'on est chez soi, on paie ses repas! Cela permettrait de soulager un peu les finances publiques, qui auront avec le vieillissement de la population de gros défis à relever.

Propos recueillis par Dominique Nancy


 

Vieux mais en santé

Longtemps considérés comme des créatures exceptionnelles, les centenaires et les supercentenaires (110 ans et plus) sont de plus en plus nombreux au pays. Ils étaient 3795 en 2001. À présent, leur nombre dépasse les 5800. Selon les estimations des démographes, un enfant qui nait aujourd'hui peut espérer vivre jusqu'à 100 ans. D'autres croient même que les percées biomédicales en matière de vieillissement des cellules permettront à l'être humain de devenir immortel d'ici 2100. «Pas sûr qu'il s'agisse d'un progrès scientifique», affirme le démographe Jacques Légaré, qui présentera avec la gériatre Cara Tannenbaum une conférence aux Belles Soirées de l'Université de Montréal le 16 janvier sur le sujet.

Intitulée «Vivre plus vieux ou mieux vivre vieux: pourquoi pas les deux!», la communication abordera entre autres la question de la longévité et de la qualité de vie en présentant l'évolution variée mais tout de même croissante de l'espérance de vie depuis une longue période.

«Les idées modernes vont dans le sens de favoriser une fin de vie en santé, souligne M. Légaré. Il faudrait en conséquence mettre l'accent sur la recherche s'intéressant aux maladies non mortelles afin d'accroire l'espérance de vie sans incapacités. De cette manière, les ainés seraient plus autonomes et leur rôle social gagnerait en ampleur.»

Retraité depuis une quinzaine d'années, le professeur de 75 ans est bien loin de l'image du grand-père d'antan qui lit son journal, une pipe à la main. Encore très actif, il multiplie les activités sociales et sportives et se rend à son bureau de l'UdeM trois fois par semaine. «Certains font du bénévolat, moi je continue de mener des recherches et d'aider les étudiants», dit-il en souriant.

Outre les prédispositions génétiques, peut-être est-ce là le secret de la longévité des centenaires!

D.N.