La police est rarement appelée à intervenir en cas de désordre dans un bar

  • Forum
  • Le 13 janvier 2014

  • Martin LaSalle

Les agressions dans les bars ne sont pas comptabilisées pour la simple raison que les propriétaires fuient ce genre de publicité. Les videurs se chargent habituellement de venir à bout des clients difficiles (Photo: iStockphoto) Les statistiques officielles camouflent parfois un pan de la réalité. Et, lorsqu'il est question de méfaits et d'agressions qui surviennent dans les bars, elles occultent littéralement l'ambiance réelle qui y règne ainsi que les risques qui en découlent.

 

C'est ce que mettent en lumière des chercheurs de l'École de criminologie de l'Université de Montréal dans une étude publiée récemment dans le Journal of Substance Use et réalisée dans un bar de Montréal (dont on ne peut révéler le nom pour des raisons éthiques).

Les chercheurs ont en effet collecté les informations relatives à chacun des incidents rapportés par les videurs (bouncers en anglais), au cours desquels ces derniers ont dû intervenir. Ils ont noté les circonstances des méfaits ou agressions ainsi que la nature de l'intervention des videurs, tandis que le propriétaire du bar consignait chaque soir le nombre de clients et la quantité de consommations vendues.

Sexe, drogue et... urine

Au final, les chercheurs de l'UdeM ont analysé les débordements survenus au cours de 258 soirées dans le bar d'avril 2006 à avril 2007.

En tout, près de 800 incidents ont été répertoriés par les videurs, soit 242 agressions verbales ou physiques dont 40% ont été dirigées contre les videurs (menaces, bousculades, etc.) et 547 incivilités non menaçantes pour les autres clients, mais jugées répréhensibles (consommation de drogue, relations sexuelles dans les toilettes, projection d'objets au sol, conduites incohérentes, miction dans un coin de la salle...). Ces chiffres ne figurent dans aucun rapport officiel, car les propriétaires de bars n'aiment pas faire appel aux forces de l'ordre.

Méchants mardis!

Selon Rémi Boivin, professeur adjoint à l'École de criminologie de l'UdeM et auteur principal de l'étude, le mardi était de loin la soirée la plus animée dans le bar ayant fait l'objet de l'étude. De fait, les 10 soirées les plus turbulentes de l'année se sont toutes déroulées un mardi.

De gauche à droite, Frédéric Ouellet, professeur adjoint à l'École de criminologie et chercheur au Centre international de criminologie comparée ; Steve Geoffrion, chargé de cours et doctorant à l'École de criminologie; et Rémi Boivin.Il faut dire que, puisqu'il s'agissait d'activités à thèmes, les soirées du mardi étaient celles où il y avait le plus de clients et où l'on consommait le plus d'alcool, surtout de la bière. Ces soirs-là, chaque client buvait 9,5 consommations... en moyenne!

«Sans surprise, le nombre de consommations d'alcool par client est un prédicteur significatif de désordres dans un bar, indique Rémi Boivin. Dans celui que nous avons étudié, les mardis étaient les soirées où l'on observait le plus d'agressions et de comportements peu élégants comme s'endormir aux tables, s'effondrer sur le sol, menacer verbalement le personnel ou encore faire des attouchements sur les serveuses.»

Le videur: un rôle surtout économique

D'après Rémi Boivin, c'était la première fois qu'un établissement où l'on sert de l'alcool faisait l'objet d'une observation systématique, toute une année durant, afin d'évaluer la nature et la variation des incidents qui s'y produisent.

Pour les propriétaires de bars et d'établissements avec permis d'alcool, l'étude fait ressortir l'importance d'adopter des pratiques de service éthique (ne pas servir quelqu'un qui a manifestement trop bu) tout en se dotant d'un nombre suffisant de videurs formés adéquatement.

Mais, sur le plan de la recherche, l'étude révèle surtout qu'on ne peut se fier aux statistiques officielles pour mesurer le nombre et l'ampleur des méfaits qui surviennent dans ces établissements: sur près de 800 inconduites répertoriées par les videurs, seulement une ou deux ont nécessité l'intervention des policiers.

Comment expliquer cette distorsion entre les statistiques officielles et la réalité?

«L'un des videurs du bar a parfaitement résumé la situation, explique M. Boivin. Il a affirmé que son rôle consiste à maintenir un environnement suffisamment sécuritaire pour que les clients dépensent le plus possible.»

Puisqu'il est surtout soucieux de la rentabilité du bar, le videur a tout intérêt à éviter le recours aux forces de l'ordre, dont les interventions sont susceptibles de nuire aux affaires...

Martin LaSalle


Du houblon et des jeux!

Plusieurs facteurs ont une influence sur l'ambiance du bar étudié par Rémi Boivin et ses collègues. Outre la quantité d'alcool qu'on y consomme et le nombre de clients, l'âge de ceux-ci et la régularité avec laquelle ils fréquentent l'endroit influaient sur le nombre d'actes indésirables.

Mais il est un facteur qui a été scientifiquement validé par l'étude: lorsque le Canadien de Montréal venait de gagner un match, les clients qui arrivaient au bar à l'issue de la partie commettaient moins d'agressions que lorsque la sainte Flanelle perdait!