Les régimes de retraite moins généreux? Le système de santé fragilisé? De faux problèmes!

  • Forum
  • Le 13 janvier 2014

  • Martin LaSalle

Le vieillissement de la population au Québec et au Canada est souvent invoqué pour prédire tantôt des hausses significatives des couts des soins de santé, tantôt une pénurie de travailleurs pour payer les retraites des babyboumeurs. Mais ce phénomène aura-t-il vraiment de telles répercussions?

 

«Bien qu'il s'agisse d'un phénomène important, le vieillissement de la population a le dos bien large et il ne justifie pas certains discours alarmistes», lance tout de go Yves Carrière, professeur au Département de démographie de l'Université de Montréal depuis l'été dernier.

Selon lui, la notion de vieillissement de la population disparaitra d'ici 15 ans pour laisser place à celle de «structure démographique arrivée à maturité». «À moins que l'espérance de vie parvienne rapidement à un seuil très élevé, la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus dans notre société va atteindre un plateau qui oscillera autour de 27 à 30 %, et ce, pour très longtemps», avance-t-il.

Aussi Yves Carrière juge-t-il que les gouvernements doivent éviter de recourir à des politiques reposant sur certains «faux problèmes».

Hausse des couts en santé : à peine 10 % liés au vieillissement

Dans un cahier scientifique publié en décembre 2013, le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) indiquait que le vieillissement de la population sera responsable de 41 % de la hausse des dépenses du gouvernement du Québec en santé d'ici 2030 (12,3 milliards sur 29,8 milliards de dollars d'augmentation1).

Or, l'analyse des facteurs d'accroissement des couts des soins de santé entre 1998 et 2008, effectuée par l'Institut canadien d'information sur la santé en 2011, montre que le vieillissement de la population n'a exercé qu'une influence marginale sur le taux de croissance annuel moyen des dépenses. Il n'expliquait que 10,6 % de ce taux de croissance2.

«En fait, ce sont davantage l'inflation, la rémunération des professionnels de la santé, les dépenses associées aux nouveaux médicaments et aux nouvelles technologies qui expliquent le taux de croissance des dépenses en santé. Le vieillissement jouera toutefois un rôle plus grand à moyen terme», fait remarquer M. Carrière.

Dans la même veine, il souligne qu'il n'y a pas non plus de corrélation entre la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus dans une population et la part du PIB qu'un pays consacre aux dépenses en santé.

Par exemple, près de 24 % des Japonais avaient 65 ans ou plus en 2010 et la part du PIB allouée à la santé par le Japon était de 9,5 %. Au Canada, les 65 ans et plus représentaient alors 14,2 % de la population et la part du PIB consacrée aux dépenses en santé atteignait 11,4 %.

Pendant ce temps, aux États-Unis, cette tranche de la population équivalait à 13,1 %, tandis que la part du PIB allouée à la santé totalisait 17,6 %, dépenses privées et publiques combinées.

Yves Carrière«Pourtant, les indicateurs de la santé ne sont pas meilleurs aux États-Unis qu'ailleurs dans le monde, dont le Japon et le Canada, observe Yves Carrière. En fait, la façon de faire importe bien plus que le poids démographique des ainés: la démographie n'est pas un déterminisme incontournable.»

Pour un régime de retraite public plus généreux

Ayant travaillé à Statistique Canada ainsi qu'au ministère des Ressources humaines et du Développement des compétences du Canada, M. Carrière soutient aussi que l'effet du vieillissement de la population sur la croissance de la main-d'œuvre et de l'économie est surestimé.

«On analyse des données transversales sur une année et on en tire des conclusions sur le cycle de vie des individus ou d'une génération, ce qui ne tient pas la route», mentionne-t-il.

Par exemple, en 1970, la vie active commençait vers l'âge de 19 ans et la retraite se prenait en moyenne à 65 ans avec une espérance de vie à la retraite de 13 ans.

En 2009, la vie active commençait à 22 ans et l'on partait à la retraite autour de 60 ans. L'espérance de vie à cet âge était alors de 23 ans.

«On en conclut que les gens aujourd'hui entrent de plus en plus tard sur le marché du travail, qu'ils prennent leur retraite de plus en plus tôt et que cette dernière s'étend sur une période qui ne cesse de s'allonger, explique M. Carrière. On oublie que la personne qui a pris sa retraite à 60 ans en 2009 a fait son entrée sur le marché du travail dans les années 60 et qu'on ne sait rien de l'âge de la retraite de celui qui a commencé à travailler à 22 ans en 2009.»

Plus encore, il estime que la tendance au report de la retraite, amorcé au milieu des années 90, se poursuivra en raison de la chute de la couverture des régimes de retraite, du taux élevé d'endettement de la population et de la dépendance accrue à l'épargne personnelle pour assurer sa retraite.

Selon lui, le véritable problème des régimes publics de retraite réside dans leur faible taux de remplacement, qui risque d'être à la source d'une baisse majeure du niveau de vie de nombreux futurs retraités.

«À mon avis, en haussant de façon très modérée les cotisations au Régime de pensions du Canada et à la Régie des rentes du Québec, on parviendrait à amoindrir le risque d'une diminution notable du niveau de vie des retraités de demain. Et il y a moyen de le faire sans refiler la facture aux jeunes générations», dit-il.

Yves Carrière appuie sa suggestion sur des statistiques internationales, qui démontrent que la part du PIB consacrée aux régimes publics de retraite au Canada est de moins de cinq pour cent, comparativement à sept pour cent en moyenne dans les pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques.

«On peut se permettre une augmentation des cotisations et il faut le faire rapidement, sinon des générations auront à reporter leur retraite de plusieurs années sans même être assurées d'éviter une baisse marquée de leur niveau de vie», insiste le démographe.

Martin LaSalle

 

1. N.J. Clavet et coll., Les dépenses en santé du gouvernement du Québec, 2013-2030: projections et déterminants, cahier scientifique du CIRANO, décembre 2013, page 4 (pdf).

2. Facteurs d'accroissement des coûts des soins de santé : les faits, Institut canadien d'information sur la santé, 2011, page 2 (pdf).