Syndicats et employeurs doivent s'adapter aux «nouveaux jeunes»

  • Forum
  • Le 13 janvier 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les jeunes qui se présentent sur le marché du travail ont un atout dans leur jeu: ce sont des spécialistes autodidactes des moyens de communication, en particulier des réseaux sociaux. Cette expertise pourrait être la clé du succès pour leurs employeurs.

 

Pour en profiter, ceux-ci doivent composer avec les caractéristiques générationnelles des candidats. «Les jeunes vivent la fracture sociale à l'envers; on les réclame pour leurs qualités communicationnelles et ils ont l'intention de les monnayer», signale le sociologue Jacques Hamel, qui étudie l'intégration des jeunes dans la société depuis une vingtaine d'années.

Qui sont les jeunes d'aujourd'hui? Des êtres libres, un tantinet individualistes qui veulent s'affranchir de leurs parents à un âge précoce. Ceux qui choisissent de poursuivre leurs études (et ils sont nombreux) sont prêts à occuper un emploi à temps partiel qui leur assurera une autonomie matérielle, et ce, depuis l'école secondaire jusqu'à la fin de l'université. Leurs parents sont scolarisés, exercent chacun un métier et ces couples ont eu un ou deux enfants. Formés à la précarité, ils savent d'avance qu'ils connaitront une carrière morcelée, faite de mille et un contrats. «On les dit multicentriques, en ce sens qu'ils possèdent plusieurs centres d'intérêt. La famille compte pour beaucoup, mais aussi la carrière et la vie personnelle. Il y a en outre un certain retour des valeurs traditionnelles. Des étudiants de 20 ans qui veulent avoir cinq enfants, j'en connais.»

À son avis, les défis démographiques passent par une meilleure intégration intergénérationnelle, surtout dans le monde du travail. «La précarité marque aujourd'hui d'une pierre noire les jeunes face au marché du travail et à leur entrée dans la vie», écrit-il dans le plan du cours Sociologie de la jeunesse, qu'il donne au Département de sociologie de l'Université de Montréal. Generation X, titre de l'ouvrage de Douglas Coupland, est devenu leur étiquette, sinon leur étendard. Les jeunes sont-ils véritablement acculés à un no future? La précarité parallèlement au travail fait-elle l'impasse sur leurs droits? Voilà le type de questions qui l'intéressent.

Pour une grande recherche sur les jeunes et le travail

Le chercheur présentait, le 6 décembre dernier, une conférence sur les jeunes et le travail à l'occasion du colloque de l'Observatoire Jeunes et société. Il a rappelé l'importance, pour une société moderne, de financer une grande recherche longitudinale sur les jeunes et le travail au Québec, souhait qu'il avait formulé à la création de l'Observatoire, il y a 15 ans, malheureusement sans succès.

Jacques HamelMême sans données scientifiques échelonnées sur une longue période, le chercheur parvient néanmoins à tracer le portrait d'une génération en mettant bout à bout sondages et enquêtes menées dans les universités québécoises. Les jeunes du Québec, évoque-t-il, concilient petits boulots et études depuis leur adolescence, ne mettent pas l'emploi au centre de leurs préoccupations et étudient plus longtemps que leurs prédécesseurs. Ils «s'emploient à concevoir le travail comme une affaire personnelle sans vouloir bénéficier du soutien de l'État, des syndicats et d'instances collectives réunissant d'autres jeunes pour tirer leur épingle du jeu».

Des babyboumeurs moins égoïstes

Les recherches contemporaines en sciences sociales ont permis de découvrir que les babyboumeurs n'incarnent pas le sommet de l'égoïsme générationnel. Au contraire, ces hommes et ces femmes âgés de 55 à 65 ans, nés durant le babyboum de l'après-guerre, affichent de «nouvelles solidarités» à l'égard de leurs prochains. «Ce ne sont pas des sans-cœurs. Ils expriment la volonté de soutenir leurs enfants et de leur venir en aide. Par exemple, on trouve de nombreux exemples d'habitations partagées.»

Le doctorat en sociologie de Guillaume Gagnon, sous la direction de Marianne Kempeneers et déposé récemment à l'Université de Montréal, fait état de projets de cohabitation à Montréal. Des parents et grands-parents se portent acquéreurs d'immeubles à deux ou trois étages où l'un est réservé aux jeunes aux études. Les enfants ou petits-enfants des propriétaires peuvent ainsi profiter de logements à prix modiques, voire gratuits, de façon à pouvoir se concentrer sur leur formation.

Pourtant, les sondages démontrent encore que les jeunes font peu confiance aux institutions mises sur pied durant les grandes années des babyboumeurs. Les syndicats sont plutôt mal perçus par les jeunes, qui les considèrent comme de grandes boites corporatistes défendant des gens d'un autre âge. Les conventions collectives? Peuh! De jeunes ambitieux, conscients de leur valeur, veulent négocier directement leurs conditions de travail. Mais ils réalisent, après quelque temps, que des gens moins qualifiés ont aussi négocié à la pièce et obtenu un salaire plus élevé et davantage de congés... «Le marché du travail n'est pas l'eldorado qu'ils imaginent, souligne Jacques Hamel. Les employeurs n'ont pas de pitié à remercier les employés qui ont rempli leurs engagements. On presse le citron, on jette.»

De plus, l'entrepreneuriat est peut-être une belle idée, mais ce n'est pas magique. «C'est bien beau de créer des entreprises, mais il faut vivre. Être son propre patron, c'est aussi être à la merci de sa clientèle.»

Du côté des études, ils veulent pouvoir profiter de la flexibilité du système, car ils ont une vision à long terme de la scolarisation. Rien n'empêche, après un début de carrière dans le milieu médical, de revenir à l'université pour suivre un cours d'urbanisme ou de sociologie par exemple. «C'est le phénomène de l'intégration réversible. Comme si l'on avait plusieurs vies à vivre», mentionne Jacques Hamel.

Mathieu-Robert Sauvé