La «sortie du placard» ne rend pas plus heureux!

  • Forum
  • Le 20 janvier 2014

  • Dominique Nancy

Pour certains hommes gais, le coming out leur permet de ne plus vivre leur homosexualité dans la clandestinité. (Photo: iStockphoto)La «sortie du placard» des homosexuels immigrants ne leur garantit pas une meilleure qualité de vie. Au contraire. «C'est un mythe de le croire, affirme Olivier Roy, qui a rédigé une thèse sur les inégalités et différences sociales envers les homosexuels.

 

Le choix du coming out est par ailleurs récurrent, dit-il. Ce n'est pas l'affaire d'une seule et unique occasion. Chaque fois que la personne fait de nouvelles rencontres ou change de travail, elle doit décider si elle dévoile son identité sexuelle. Ce choix est plus difficile dans un climat homophobe.»

Dans ses études doctorales en sociologie à l'Université de Montréal menées sous la direction de la professeure Sirma Bilge, le chercheur de 34 ans s'est tout particulièrement intéressé au cas d'hommes immigrants ayant des relations amoureuses ou sexuelles avec d'autres hommes au Québec. Son analyse révèle que, «loin d'être une migration de l'oppression vers la libération, leur parcours est davantage un récit complexe de mobilité et de visibilité inscrit dans des rapports sociaux inégaux», écrit-il dans sa thèse, qu'il a récemment déposée.

Le chercheur, qui travaille aujourd'hui comme conseiller en matière de lutte contre l'homophobie au ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles du Québec, a eu recours à deux approches pour recueillir ses données. Il a d'abord procédé à l'analyse critique des représentations visuelles et textuelles de la différence ethnique et religieuse des homosexuels dans trois principaux magazines gais québécois (Fugue, RG et Être). Une trentaine d'entretiens semi-dirigés auprès d'hommes gais ou bisexuels qui avaient immigré au Québec ont ensuite fait l'objet du corpus d'analyse. Ces hommes, âgés de 20 à 50 ans, sont originaires d'Amérique latine, des Caraïbes, du Moyen-Orient, d'Asie et d'Afrique et ont été recrutés par l'entremise de sites de clavardage et de rencontres sur Internet.

Dire ou ne pas dire

Il ressort que les personnes gaies issues de minorités visibles étaient, avant 2007, peu représentées sur les pages couvertures des magazines. Depuis, elles le seraient davantage, mais de façon stéréotypée. «Les magazines ont tendance à réduire le corps d'hommes de couleur à des objets érotiques et exotiques, constate M. Roy. Par exemple, on y montre des Noirs musclés et virils, des Asiatiques efféminés ou encore des Latinos sensuels.»

Olivier RoyLes textes pour leur part avancent un récit de libération sexuelle par la migration qui reproduit les dichotomies dominantes, selon le sociologue. Autrement dit, on les présente comme des victimes d'homophobie dans leur pays d'origine, où ils devaient vivre leur sexualité dans la clandestinité. «Comme si le pays était fondamentalement homophobe! Ils auraient immigré uniquement pour cette raison, indépendamment de tout autre facteur, y compris l'économie», relate Olivier Roy.

Une réalité beaucoup plus complexe émerge de ses entretiens. Il semblerait notamment que les immigrants gais n'ont pas quitté leur pays d'origine à cause de l'homophobie qui y régnait ni pour vivre une libération sexuelle dans leur société d'accueil. «La plupart sont venus au Québec pour étudier et ils ont ensuite décidé de rester, déclare M. Roy. Pour d'autres, c'est le désir d'un travail intéressant qui les a conduits à immigrer.»

Ce constat l'amène à croire que l'expérience de la migration est modulée par divers phénomènes sociaux. Au dire d'Olivier Roy, elle ne peut être réduite seulement au besoin d'une libération sexuelle ni à l'homophobie, qui n'est pas généralisée dans les pays d'origine, pas plus qu'elle ne l'est au Québec.

En ce qui concerne la «sortie du placard», elle ne serait pas une nécessité absolue pour s'épanouir, contrairement à la croyance populaire. Elle serait même perçue comme une visibilité contraignante. D'autant plus qu'elle peut entraîner une perte au sein des réseaux sociaux, qui sont dans un contexte migratoire très importants. «Plusieurs des hommes que j'ai rencontrés préféraient vivre leur sexualité non normative sans la dire explicitement, indique M. Roy. Ils ne cachent pas nécessairement leur identité homosexuelle, mais ne l'affichent pas à tout propos.»

Bon nombre d'entre eux refusent également d'abandonner la religion et parviennent à être à la fois homosexuels et croyants, soit en réinterprétant les textes religieux ou encore en pratiquant leur religion de façon individuelle plutôt que de fréquenter les lieux de culte. «Ils ne rejettent pas la religion aussi facilement que le laissent croire les articles des magazines, remarque Olivier Roy. Mes entretiens montrent un réel potentiel d'accommodation du religieux et du sexuel qui, en dépit de tensions, préserve la foi religieuse ou la spiritualité tout en gardant la sexualité vivante.»

Dominique Nancy

 


Homosexualité: vous avez dit normalisée?

Novembre 1691. Nicolas Daucy est banni à vie de la Nouvelle-France pour crime de sodomie. Montréal, avril 2004. Michael Hendricks et René Lebœuf, le premier couple d'homosexuels à unir officiellement leur destinée au Québec, se marient devant une foule en faveur du mariage des gais et lesbiennes. Jadis source d'opprobre collectif, l'homosexualité est devenue, en moins de 400 ans, normalisée... ou presque.

«Selon la manière avec laquelle sont interprétés les livres saints, des populations réagissent, protestent ou subissent encore le poids d'années de doctrines», signale un rapport de la Centrale des syndicats du Québec. Ainsi, dans la plupart des pays musulmans, l'homosexualité masculine est encore aujourd'hui considérée comme un crime, au nom de la charia, la loi islamique. Les emprisonnements et les châtiments corporels y sont autorisés.

En Égypte et en Turquie, l'homosexualité n'est pas légalement punie, mais elle demeure un sujet largement tabou dans la société. Tout comme elle l'est aussi dans les religions catholique et juive. Le débat fait rage même au sein de l'Église protestante, qui n'a pas de position unanime sur l'homosexualité. «Des pasteurs protestants évangélistes sont actuellement l'une des forces motrices des politiques et attitudes homophobes dans le monde», rappelle le sociologue Olivier Roy.