Les augmentations accordées aux médecins n'ont pas amélioré l'accès aux services

  • Forum
  • Le 20 janvier 2014

  • Martin LaSalle

Entre 2007 et 2011, les augmentations de salaire accordées aux médecins, combinées avec celles du coût des services rendus et du nombre de médecins, ont engendré des dépenses globales de 1,5 milliard de dollars. (Photo: iStockphoto)Malgré l'augmentation substantielle de la rémunération accordée aux médecins omnipraticiens et aux spécialistes de 2007 à 2011, le volume des soins médicaux prodigués par ces médecins a soit stagné, soit diminué au cours de la même période.

 

C'est ce que révèle une étude menée par Damien Contandriopoulos, professeur à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal, et Mélanie Perroux, publiée récemment dans la revue canadienne Healthcare Policy1.

D'après les données du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, la hausse des honoraires associés à chaque acte médical – intervenue sur les cinq années – s'est traduite par un accroissement moyen de 15 % de la rémunération des omnipraticiens et de 25 % de celle des spécialistes.

Durant cette même période, le coût moyen par service médical rendu a crû de 25 % pour les médecins omnipraticiens et de 32 % pour les médecins spécialistes. (Par «service médical», on entend tous les types de soins médicaux, incluant les visites chez le médecin et les examens.)

Parallèlement, le nombre de médecins par habitant a augmenté de 8 % au Québec, toujours de 2007 à 2011.

Dépenses de 1,5 milliard sur cinq ans

Les augmentations de salaire accordées aux médecins, combinées avec celles du coût des services rendus et du nombre de médecins, ont engendré des dépenses globales de 1,5 milliard de dollars.

Pendant ce temps, on enregistrait une stagnation du nombre moyen de services médicaux spécialisés par habitant et une diminution de 5 % du nombre moyen de services en médecine familiale par personne.

De même, le nombre moyen de services rendus par chaque médecin spécialiste a diminué de cinq pour cent, tandis que, pour chaque médecin de famille, ce nombre a baissé de 7 %.

Damien Contandriopoulos«En d'autres termes, malgré l'ampleur de l'investissement effectué dans la rémunération des médecins, les Québécois n'ont connu aucune amélioration de l'accessibilité aux soins de santé», constate Damien Contandriopoulos.

Il ajoute que «la diminution du volume de services par médecin, enregistrée de 2007 à 2011, annule même l'effet qu'on attendait de l'augmentation du nombre total de médecins sur l'accessibilité aux soins».

Rien de surprenant

Pour le professeur de sciences infirmières, ces résultats ne sont pas surprenants. «Ils sont conformes aux comportements attendus selon la théorie économique de la recherche d'un revenu cible», mentionne-t-il.

Cette théorie économique postule que les gens cherchent à atteindre un niveau donné de revenu et qu'ils adaptent leur pratique pour y parvenir. Cela implique que, dans certaines circonstances, lorsqu'une personne obtient une hausse de sa rémunération, elle peut décider d'améliorer sa qualité de vie (en travaillant moins) au lieu de travailler davantage pour gagner plus d'argent.

Rémunération et exode des médecins

Damien Contandriopoulos rappelle que, lors des négociations entre l'État québécois et les fédérations de médecins, le principal point en litige résidait dans le désir des médecins de rattraper la rémunération moyenne des médecins pratiquant ailleurs au Canada.

«L'argument sous-jacent consistait à laisser entendre que, sans augmentation significative de leur rémunération, les médecins québécois pourraient être tentés d'aller travailler dans une autre province et qu'ils provoqueraient ainsi une diminution des services», relate M. Contandriopoulos.

Or, les données de l'Institut canadien d'information sur la santé relatives à la migration du personnel médical au pays montrent qu'il y a eu une migration positive pour le Québec de 2009 à 2011.

«Notre analyse indique que les hausses accordées aux médecins pour écarter un risque d'exode qui n'existait pas ont aggravé la situation plutôt que de l'améliorer, fait-il remarquer. En ce sens, cette politique a été un échec.»

Selon lui, le temps est venu de surveiller et de contrôler les investissements en santé, de les analyser et d'en débattre publiquement. «Dépenser de l'argent pour régler un problème n'est pas toujours la bonne solution», conclut-il.

Martin LaSalle

 

1. Damien Contandriopoulos et Mélanie Perroux, «Hypothèse sur la hausse des tarifs et les revenus ciblés : données sur les volumes de services et la rémunération des médecins au Québec», Healthcare Policy, vol. 9, no 2, 2013.