L'écoute pour sortir de la rue

  • Forum
  • Le 27 janvier 2014

  • Martin LaSalle

Daniel Tremblay, à gauche, a traversé plusieurs épisodes d’itinérance; au centre l’abbé Norbert Lacoste, fondateur en 1955 du Département de sociologie de l’UdeM, dont il sera le premier directeur, et mentor de Pierre-Luc Lupien; et le chercheur, M. Lupien.Que peuvent nous apprendre les récits de vie de personnes itinérantes aux prises avec des troubles mentaux? Pour peu qu'on prête l'oreille, on découvre des personnes à part entière qui ont vécu des traumatismes, certes, mais qui aspirent toutes à retrouver une vie normale.

 

C'est ce que constate Pierre-Luc Lupien dans son mémoire de maîtrise rédigé à l'Université de Montréal et intitulé « Tout perdre : causes sociales des problèmes de santé mentale à travers le récit de vie de personnes en situation d'itinérance ».

« Le discours des itinérants est souvent considéré avec scepticisme par les professionnels de la santé, déplore-t-il. J'ai voulu l'analyser autrement que sous l'angle biologique, qui privilégie les signes physiques aux dépens de la confidence de l'individu. »

À partir d'entrevues effectuées dans le cadre du projet Chez soi, mis sur pied par le gouvernement fédéral, Pierre-Luc Lupien a analysé le récit de 10 personnes vivant dans la rue et souffrant de troubles mentaux. Celles-ci ont parlé de leur parcours avant la rue, de leur arrivée dans la rue, puis de leur vie d'itinérant.

Des expériences de vie qui mènent à la rue

Chacun des récits renvoie à des traumatismes survenus pendant l'enfance ou l'adolescence pour expliquer l'état de santé mentale des participants. Néanmoins, la vie de famille peut aussi être rattachée à des expériences positives et constitue la référence de ce qu'ils considèrent comme une vie normale.

De même, les expériences de la vie d'adulte liées au couple ou à la formation d'une famille sont d'abord sources de joie et de fierté, avant d'être plus tard associées à des conflits et des ruptures à l'origine de troubles mentaux. La mort d'un être cher est aussi un élément déclencheur pour certains.

Et toutes les personnes qui finissent à la rue après une série de revers ne sont pas nécessairement issues de milieux sociaux difficiles. Environ deux pour cent des itinérants ayant une maladie mentale sont titulaires d'une maîtrise ou d'un doctorat.

L'arrivée dans la rue : un choc identitaire

Les 10 participants ont affirmé que l'arrivée dans la rue a été un choc brutal, tellement la perte de repères est grande. « Se ramasser à la rue et tout perdre d'un coup, c'est pas évident sur le psychologique, dira Philippe. Tu ne sais pas où aller, t'arrives dans un monde hostile où il n'y a pas de règles de conduite. »

« Par-dessus tout, c'est un choc identitaire, commente M. Lupien. L'idée d'être considéré comme “itinérant” menace le sentiment d'estime de soi : c'est difficile à admettre et à accepter pour la personne. »

Et, une fois dans la rue, ces hommes et ces femmes pensent constamment à combler leurs besoins de manger, d'avoir un toit pour la nuit et de se vêtir, surtout l'hiver. Malgré les apparences, les itinérants ont peu de répit, et la rue devient une cause d'aggravation de leur état de santé mentale.

« L'aspect matériel des conditions de vie dans la rue est associé à la santé mentale sous l'angle du stress et du sentiment d'urgence, poursuit M. Lupien. Ça génère une logique de survie qui met l'ensemble des rapports avec autrui sous tension. »

« Ça nous rend plus dur, témoigne David. Le visage dur, c'est une carapace [...], t'as pas le choix parce que, si le monde voit comment tu es, le monde va en profiter. »

De cet état constant de méfiance découle un stress qui conduit à la paranoïa, à la solitude et à un sentiment de rejet global qui finit par miner tout espoir. De sorte que plusieurs voient le suicide comme la seule façon de s'en sortir.

De fait, parmi ceux qui fréquentent les ressources d'hébergement et les centres de jour pour personnes en situation d'itinérance, 35 % ont tenté de se suicider, comparativement à 0,7 % dans la population en général.

L'écoute pour redonner la dignité

Pour Pierre-Luc Lupien, il ne faut pas voir la dépression nerveuse seulement comme un trouble psychologique. « C'est le deuil d'un parent, d'une relation amoureuse, d'une vie qui leur semblait meilleure, signale-t-il. C'est une succession de faits qui prend son sens dans la narration de la personne qui se raconte. »

C'est pourquoi il suggère aux intervenants sociaux d'adopter davantage l'approche de l'écoute auprès des personnes itinérantes. « Il faut inclure de plus en plus les usagers dans la prise de décision, car c'est en tenant compte de la dimension sociale du vécu de ces personnes qu'on peut parvenir à créer les conditions qui les aideront à s'en sortir », juge-t-il.

Plus encore, il a observé que la notion de vie normale n'est jamais bien loin dans le récit de chacun des participants. « Ces récits évoquent une série de pertes à partir d'une situation initiale dite normale et tous ont mis en évidence l'importance de l'enjeu de la normalité », relate Pierre-Luc Lupien.

Gare au stress de la normalité

Or, ce que chacun d'entre nous définit comme la normalité peut être source de grand stress, estime-t-il.

« Les itinérants interviewés mettent en lumière l'existence d'un ordre normatif auquel l'ensemble de notre société est assujettie : celui d'avoir pour pouvoir exister et ainsi être en mesure de développer des rapports de réciprocité », indique M. Lupien.

« En parlant de ces personnes, c'est aussi de nous tous qu'il est question, de nos normes implicites ou explicites de ce qui est valorisé et de ce qui est dénigré », ajoute celui qui est désormais enseignant de sociologie au campus de Carleton-sur-Mer du Cégep de la Gaspésie et des Îles.

Plus encore, il croit que les itinérants renvoient la population à un sentiment de malaise et d'insécurité sociale et, au bout du compte, à la crainte de se retrouver dans la même situation.

« Et cette insécurité est grandissante au sein de la population : il y a de plus en plus de gens qui sont à risque de glisser lentement dans le processus d'exclusion, dont l'itinérance constitue la phase ultime », conclut Pierre-Luc Lupien.

Martin LaSalle