Marcel Fournier s'attaque à la synthèse de la sociologie française

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  • Le 27 janvier 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le sociologue québécois affectionne le Paris des années 60 pour la richesse des débats des sociologues. On voit ici le Panthéon, au cœur du Quartier latin. (Photo: Roger Wollstadt)Après une quinzaine d'années à travailler sur Marcel Mauss (1872-1950) et Émile Durkheim (1858-1917), deux monuments des sciences humaines, Marcel Fournier s'attaque ces jours-ci à un essai sur la sociologie française contemporaine.

 

Il doit livrer son manuscrit aux Éditions du Seuil l'été prochain. « Je suis déjà en retard », confie-t-il durant un entretien téléphonique de son bureau à Paris, dans un immeuble qu'ont habité autrefois les poètes Charles Baudelaire et Théophile Gautier.

Alain Touraine, Pierre Bourdieu, Edgar Morin et quelques autres assureront à la France le leadership de la pensée en sciences humaines pendant une bonne partie du 20e siècle. Autant de grands noms qui ont croisé la route du sociologue québécois, professeur à l'Université de Montréal. « Il s'agit d'étudier tout à la fois les débats théoriques, les cadres institutionnels et les enjeux politiques », dit Marcel Fournier. Il a déjà défini trois périodes importantes : de 1945 à 1965, de 1965 à 1985 et de 1985 à 2010. « Si l'on veut parler d'âge d'or, ce sont les décennies de 1965 à 1985. »

En plus de ce projet qui lui demande un engagement plus personnel que ses précédents ouvrages – son éditeur lui a commandé un essai au sens littéraire du terme, alors qu'il s'était plutôt fait biographe jusqu'ici –, il mène des recherches pour un autre livre sur l'histoire de la Maison des sciences de l'homme, qui a eu 50 ans en 2013. Le livre relatera l'évolution de cet établissement fondé par l'historien Fernand Braudel (1902-1985). Ici sont passés des intellectuels comme Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Maurice Godelier et Serge Moscovici.

Au cours du prochain semestre, Marcel Fournier va participer à des séminaires, donner des conférences et organiser à l'Institut d'études avancées de Paris un colloque international sur le thème « Existe-t-il une école française de pragmatisme en sociologie? » Mais la recherche et la rédaction pour ces deux livres occupent la plus grande partie de son temps.

Marcel Fournier

Réputation mondiale

Marcel Fournier a reçu au printemps 2013 le prix Léon-Gérin, la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec en sciences humaines et sociales. Dans le texte accompagnant la remise de ce prix, on lit qu'il est le sociologue québécois « ayant le plus grand rayonnement international. Ses travaux sur l'École de sociologie française, qu'il mène depuis plus de 30 ans, sont reconnus mondialement et il intervient régulièrement dans de nombreux colloques et rassemblements scientifiques. »

Comment un Québécois de Plessisville se retrouve-t-il sur le Vieux Continent à publier et animer des conférences sur les grands penseurs de France? « Je crois que d'être de l'extérieur fait l'affaire de tout le monde. Au fond, je n'appartiens à aucune chapelle et je peux circuler facilement de l'une à l'autre. »

On doit en tout cas à son opiniâtreté la rédaction des biographies de Mauss en 1994 et de Durkheim en 2007. Il a aussi dirigé des ouvrages volumineux comme Écrits politiques de Marcel Mauss en 1996. Tous ces livres ont été traduits et la plupart salués par la critique.

La dernière livraison de M. Fournier concerne un texte manuscrit de Marcel Mauss qui n'avait jamais été publié intégralement sous sa forme originale et portant sur le concept de nation. Ce qui devait être son grand œuvre demeurera inachevé, car la mort l'emporte en 1950. Les propos de l'auteur de L'essai sur le don demeurent pertinents, comme l'expliquait M. Fournier dans un article du Devoir en juillet dernier : « Nation, nationalisme, internationalisme, fédération : les idées que développe Marcel Mauss sont au cœur des débats politiques actuels au Québec comme ailleurs. Face au nationalisme qui risque de conduire à un repli sur soi, Mauss nous invite à l'ouverture internationale. »

Le mouvement de l'histoire ne va pas dans un seul sens, rappelle-t-il. Alors que des nations émergent, d'autres disparaissent; des accords de libre-échange se négocient et des puissances se regroupent. « Optimiste quant à l'avenir, Mauss demeure cependant réaliste : il nous arrivera, surtout si nous ne prenons pas garde, de nouveaux malheurs », conclut son biographe.

Fournier et le Québec

Même si l'essentiel de ses recherches portent sur la France intellectuelle des deux derniers siècles, Marcel Fournier n'a pas renoncé à l'étude des idées au Québec, puisqu'il a fait paraître en 2000 aux Presses de l'Université de Montréal avec Jacques Hamel et Julien Forgues Lecavalier un recueil de textes de Marcel Rioux sur la culture et l'économie. En 2011, il a également publié chez le même éditeur un petit livre sur la profession de sociologue. L'histoire des idées au Québec marque sa production durant une bonne partie de sa carrière.

Dès l'obtention de son doctorat en 1974, à l'École des hautes études en sciences sociales en France sous la direction de Pierre Bourdieu, il s'est penché sur les grandes transformations socioculturelles du Québec entre 1920 et 1950. Cela l'a conduit à la publication de son livre L'entrée dans la modernité : science, culture et société au Québec. Il a aussi effectué des recherches sur les conditions d'accès et de réussite dans la carrière d'artistes au Québec.

En recevant le prix Léon-Gérin l'an dernier, Marcel Fournier évoquait, ému, son admiration pour trois précédents lauréats : Marcel Rioux, Fernand Dumont et Guy Rocher. Trois de ses anciens professeurs.

Mathieu-Robert Sauvé