Chine : le retour de Confucius

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  • Le 10 février 2014

Les révolutionnaires chinois du 20e siècle l’ont rejeté avec une grande véhémence, mais cela n’a pas empêché le confucianisme de retrouver la faveur d’une partie significative de la population chinoise.Un peu partout en Chine, jusque sur l'emblématique place Tianan men à Pékin, les statues de Confucius ont bien souvent remplacé celles des grands héros révolutionnaires chinois, signe que l'école de pensée du maître a bel et bien été réhabilitée par les autorités.

 

Visage officiel de la civilisation chinoise pendant plusieurs siècles avant d'être rejeté par les révolutionnaires du 20e siècle, le confucianisme fait en effet, depuis quelques années, un retour dans la société chinoise.

Anna Ghiglione est professeure au Département de philosophie de l'Université de Montréal et au Centre d'études de l'Asie de l'Est, où elle enseigne notamment le confucianisme.

Elle commence par définir ce courant de pensée comme « un enseignement de nature morale et politique qui insiste sur l'importance de sélectionner des principes moraux pour atteindre l'harmonie et la paix, d'abord en soi-même, puis dans les cadres familial, social et politique ». Pour Confucius, il importe alors à chacun de préserver et de développer une conscience morale à travers la pratique des vertus et l'étude. Elle rappelle à cette occasion que le confucianisme est « la seule tradition religieuse du monde, au sens large du terme, qui vénère des professeurs »!

Le retour des écoles confucéennes

Le regain d'intérêt pour les valeurs traditionnelles dans la société chinoise se manifeste entre autres par l'ouverture d'écoles privées confucéennes. La professeure Ghiglione mentionne que, dans ces écoles, les enfants reçoivent une éducation fondée sur les vertus et apprennent par cœur les textes classiques confucéens. Si ces écoles ne sont pas nombreuses – il y en aurait une centaine dans le pays –, elles sont toutefois le signe d'un intérêt certain pour ces valeurs. Anna Ghiglione, qui se rend régulièrement en Chine sur les hauts lieux du confucianisme, parle également de l'apparition dans la société chinoise d'un mouvement qui milite pour que l'État reconnaisse le confucianisme comme une véritable religion, à l'instar du bouddhisme, du taoïsme ou du christianisme.

Anna Ghiglione

Société harmonieuse et nationalisme

Sur les plans politique et légal aussi, les signes du retour du confucianisme sont nombreux. Depuis une dizaine d'années, les instituts Confucius de promotion de la langue et de la culture chinoises essaiment un peu partout dans le monde. D'ailleurs, en 2005, le président Hu Jintao décrétait la « construction d'une société harmonieuse » comme priorité absolue du gouvernement.

Anna Ghiglione fait remarquer qu'aujourd'hui certaines valeurs confucéennes sont même inscrites dans la loi. C'est le cas de la piété filiale. Dans la Constitution chinoise actuelle, les enfants doivent ainsi légalement prendre en charge leurs parents lorsque ceux-ci perdent leur autonomie. Il y a quelques mois, un amendement venait renforcer cette loi, obligeant « les enfants qui habitent loin de la maison natale à venir visiter souvent leurs parents âgés de plus de 60 ans ».

Comment expliquer que le Parti communiste chinois, qui refusait le confucianisme il y a 40 ans, s'en remette à présent à lui? « Le système se démocratise sans doute, affirme Anna Ghiglione. À partir des années 80, on a repris le confucianisme, car c'est une sorte de système moral qui permet de gérer les conflits, de créer une société harmonieuse et de sensibiliser les jeunes à certaines valeurs. » Mais ce phénomène de récupération des sources de la tradition chinoise illustre sans doute également « une volonté nationaliste légitime d'autodéfense par rapport à l'occidentalisation ».

Peut-on espérer que ce retour du confucianisme fasse évoluer le régime chinois sur l'épineux dossier des droits de l'homme? Anna Ghiglione invite à la prudence, soulignant que cette question est une notion moderne qui n'existait pas à l'époque du philosophe, ni en Chine ni ailleurs. Les textes étant interprétés, ils peuvent aboutir à des conclusions radicalement différentes. Certains soutiennent ainsi que le confucianisme répond plutôt à des valeurs asiatiques où le groupe prime sur l'individu, alors que les défenseurs du nouveau confucianisme philosophique affirment exactement le contraire, soit que l'humanisme confucéen est compatible avec la libéralisation des droits de l'homme et le capitalisme occidental. La professeure signale toutefois le fait que plusieurs principes fondateurs du confucianisme préconisent une vision démocratique de la nature humaine.

Confucius et... les valeurs québécoises

Selon Anna Ghiglione, la pensée confucéenne pourrait permettre d'enrichir les débats d'actualité dans les sociétés occidentales, notamment ceux traitant du rapport entre les religions et l'État. Le confucianisme « n'est ni une religion ni une doctrine qui préconise la laïcité, dit-elle,  c'est une sagesse qui se situe en dehors de la laïcité, en dehors des religions. Confucius était respectueux des rites et des croyances populaires et il a réussi à trouver un juste milieu entre laïcité et religion. » La sinologue de l'UdeM explore d'ailleurs la possibilité de faire entrer le confucianisme dans le débat québécois qui a cours autour de la proposition de loi 60.

Benjamin Augereau
Collaboration spéciale