Inde : les fractures d'un géant démocratique

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  • Le 17 février 2014

Soixante pour cent de la population indienne a moins de 35 ans, ce qui laisse présager de gigantesques défis démographiques. (Photo: Roger Greenhalgh)Maharadjas, Bollywood, vaches sacrées, saris aux couleurs chatoyantes... L'Inde fascine. Mais derrière les clichés se cache quelque chose de plus complexe. « Comprendre la complexité de l'Inde au 21e siècle est loin d'être une tâche facile », affirme Mira Kamdar, spécialiste de ce pays.

 

L'intellectuelle et scientifique, qui collabore notamment à l'International New York Times, était de passage à l'Université de Montréal, à l'initiative du Centre d'études et de recherches internationales de l'UdeM, pour un colloque traitant des défis de l'Inde contemporaine.

Un pays fracturé

Mira Kamdar a commencé sa présentation en expliquant que, « au sein même de l'Inde, il existe une multiplicité d'Indes qui progressent vite, dans différents sens et en même temps ». Le pays est en effet fracturé.

Démographiquement d'abord : 60 % de la population du pays, qui, selon les estimations, deviendra le plus peuplé du monde en 2030, a moins de 35 ans. Cette réalité commence à inquiéter les autorités. « Cela pourrait basculer en désastre démographique », indique Mira Kamdar. Car une grande partie de cette jeunesse n'a ni emploi, ni éducation, ni pouvoir d'achat et est exclue socialement. Elle mentionne en outre la fracture entre la ville et la campagne, 67 % des Indiens vivant aujourd'hui en milieu rural. Et elle fait remarquer qu'il existe des différences au sein même des mégalopoles, où l'on détruit les bidonvilles pour pousser les pauvres en dehors du centre-ville.

L'Inde vit également en cette deuxième décennie du 21e siècle une période de profonde fracture sociale. Si l'on compte dans le pays 600 millions de consommateurs, Mira Kamdar rappelle qu'un milliard d'Indiens ne consomment toujours pas! Et, bien qu'il y ait une classe moyenne, c'est une catégorie très élastique et difficile à définir.

Selon elle, il faut aussi parler d'une fracture environnementale. Mme Kamdar évoque ainsi le problème des terres qui passent parfois des mains des paysans à celles des grands acteurs du privé, entraînant des résistances parfois violentes et l'apparition d'une « mafia de la terre ». « Si les riches ont les moyens de se protéger des pires conséquences de la dégradation environnementale, ajoute-t-elle, les pauvres ne peuvent faire autrement que de les subir. »

Une croissance au ralenti

Pour le gouvernement indien, « la lutte contre la pauvreté ne sera efficace qu'après avoir atteint le seuil de 10 % de croissance ». Les chiffres actuels sont bien en deçà de cet objectif. Rattrapée par la crise économique mondiale, l'Inde enregistrait en 2012-2013 son pire taux de croissance depuis 10 ans. Ce ralentissement inquiète d'ailleurs les autorités indiennes, qui craignent une fuite des capitaux étrangers.

Mira Kamdar refuse de brosser un tableau trop pessimiste de l’Inde.Mme Kamdar souligne que la forte croissance des années précédentes (8,3 % en moyenne de 2002 à 2013) n'a pas éliminé la pauvreté, malgré le fait que le gouvernement indien a abaissé le seuil de pauvreté à 23 roupies par jour, soit 50 cents! Elle note cependant ses efforts pour adoucir l'effet de la libéralisation de l'économie sur les plus pauvres. Depuis 2004, les petits Indiens ont droit à un repas du midi chaud dans les écoles publiques et les droits à l'éducation et à l'alimentation ont été institués. « Le gouvernement sait que les pauvres votent », déclare-t-elle.

La plus grande démocratie du monde

Mais Mira Kamdar refuse de brosser un tableau trop pessimiste de l'Inde. « L'Inde est une vraie démocratie, c'est sa force et ce qui la sauvera. » Convaincue qu'une autre Inde est possible, elle se réjouit de voir que les Indiens participent en grand nombre aux élections et que la société civile est florissante.

Cette démocratie semble toutefois présenter des limites. L'incapacité du système judiciaire à rendre la justice en est une. Elle prend l'exemple de la mort d'une jeune Indienne victime, en décembre 2012, d'un viol collectif dans un autobus. Si la réaction des autorités a été « impressionnante », les viols continuent, car les juges manquent à l'appel pour faire appliquer la loi.

Le système parallèle des khap panchayats est une autre limite. Ces conseils coutumiers de village n'ont pas de pouvoir légal, mais sont néanmoins à l'origine de « jugements ». En janvier, une jeune femme a ainsi été condamnée à être violée par plusieurs hommes, coupable d'être tombée amoureuse d'un garçon musulman appartenant à une autre communauté.

Mira Kamdar évoque enfin les « révoltés » de la société indienne – maoïstes, extrémistes musulmans et hindouistes, populations résistantes des bidonvilles, pêcheurs, paysans –, auxquels le système actuel n'offre aucun espoir et qui représentent un réel danger pour la démocratie. D'autant plus que les dirigeants, soucieux de conserver le pouvoir, sont tentés de mettre en place des mesures restreignant les libertés publiques. L'Inde va ainsi bientôt mettre en place la Netra, un outil très puissant de surveillance du Web.

En mars prochain, 714 millions d'Indiens seront appelés aux urnes afin de désigner leurs représentants à la Lok Sabha, la Chambre basse du Parlement indien. L'Inde connaîtra-t-elle alors un tournant? Si ces élections sont pleines d'incertitude, une chose est sûre pour Mira Kamdar, « déception et frustration envers le gouvernement vont influencer le scrutin ».

Benjamin Augereau
Collaboration spéciale