Les jeux vidéo intelligents sont à nos portes

  • Forum
  • Le 17 février 2014

  • Martin LaSalle

Les jeux pourront tenir compte de l’état émotionnel du joueur ainsi que de son niveau de dextérité. Bientôt, lorsque vous ressentirez un grand stress pendant une mission, votre jeu vidéo abaissera en temps réel le niveau de difficulté pour vous rendre la vie plus facile tout en s'assurant que l'expérience demeure positive.

 

L'inverse se produira aussi : quand un défi ne sera pas à la hauteur de vos attentes, le jeu constatera votre ennui et rendra la situation plus complexe afin que vous vous amusiez davantage.

L'homme derrière cette avancée technologique est Claude Frasson, professeur au Département d'informatique et de recherche opérationnelle (DIRO) de l'Université de Montréal, qui a reçu une importante subvention de la Fondation canadienne pour l'innovation (FCI) afin de mettre en place un laboratoire de jeux vidéo intelligents.

Avec la collaboration de plusieurs de ses collègues du DIRO et des départements de communication et de psychologie, M. Frasson a pu obtenir que les locaux du laboratoire soient abrités au Centre de recherche interdisciplinaire sur les technologies émergentes (CITE), aménagé à proximité du DIRO.

« C'était une condition essentielle pour pouvoir tester nos jeux avec nos étudiants », dit-il.

De gauche à droite, les étudiants Pierre-Olivier Brosseau et Annie Thi-HongDung Tran, au côté de M. Frasson.

L'intelligence artificielle au service des jeux

Les jeux sur lesquels Claude Frasson et ses collègues travaillent tiendront ainsi compte de l'environnement et de l'état d'esprit du joueur, en plus de s'adapter à lui en temps réel tant en ce qui a trait à ses connaissances du jeu et à sa dextérité à y jouer qu'à ses émotions.

Grâce à des dispositifs qui se sont améliorés récemment, les jeux vont pouvoir interagir avec le joueur non seulement par la manette ou la souris, mais aussi par son regard et ce qu'il ressent.

Pour parvenir à cette connexion entre le joueur et le jeu, celui-ci reposera sur le déploiement d'un système de reconnaissance des expressions du visage et du regard (eye tracking system) et d'un électroencéphalogramme portable qui captera les ondes cérébrales des joueurs.

« Ces systèmes s'appuient quant à eux sur une série d'algorithmes d'apprentissage-machine conçus pour que les systèmes d'exploitation des jeux synthétisent une gamme d'émotions et d'expressions du visage des joueurs et qu'ils les incorporent de façon à entretenir en eux-mêmes un état émotionnel pour adapter la prise de décision aux états cognitifs et affectifs du joueur », explique Claude Frasson.

En somme, il s'agit d'un véritable système d'intelligence artificielle par lequel un jeu apprend à « ressentir » les émotions vécues par le joueur – l'excitation, le stress, l'anxiété, l'impatience – pour moduler les situations de jeu en fonction de celles-ci.

Vers des jeux thérapeutiques

« Avec cette technologie, il devient possible notamment d'éviter qu'un jeu devienne nocif en causant, par exemple, des troubles du sommeil, car le jeu pourra selon le cas atténuer la difficulté présentée et ramener ainsi le joueur dans des zones cérébrales associées au plaisir, sans excitation ni inquiétude », indique le professeur.

Cette technologie rend également possible l'avènement d'approches ludiques pour réguler l'état psychologique de personnes vivant d'intenses émotions.

« On pourra concevoir des jeux thérapeutiques qui cibleront l'anxiété liée à la performance, les phobies ou les troubles d'apprentissage », mentionne Claude Frasson.

C'est d'ailleurs ce à quoi travaillent deux de ses étudiants à la maîtrise en informatique, Pierre-Olivier Brosseau et Annie Thi-HongDung Tran. Ils mettent actuellement au point un jeu intelligent qui vise le contrôle des émotions dans un contexte de conduite automobile, dans le but de réduire les risques de rage au volant.

« Lorsqu'un embouteillage devient stressant, on ne réfléchit plus de la même manière, explique Pierre-Olivier Brosseau. Notre jeu vidéo intelligent permettra de prendre conscience des émotions qui se manifestent en pareilles circonstances et de s'habituer à les calmer. Ça permet d'agir soi-même sur son propre cerveau. »

D'autres applications existent, comme des tests de résistance au stress. « L'armée américaine est déjà à tester des solutions qui permettent de vérifier quels sont, parmi les marines, ceux qui résistent le mieux à certaines situations de stress intense », confie Claude Frasson.

Des étudiants prisés par l'industrie

Pour Claude Frasson, la subvention de la FCI constitue un enjeu stratégique pour l'UdeM en général et pour les étudiants qui fréquentent le laboratoire de jeux intelligents en particulier.

« L'industrie du jeu vidéo représente 2,2 milliards de dollars par an dans l'économie canadienne et procure 14 000 emplois au pays, dont la majorité à Montréal : c'est plus gros que l'industrie du film », lance-t-il.

En raison de l'intérêt que l'industrie du jeu manifeste pour les recherches qui se déroulent au CITE, les étudiants qui le fréquentent reçoivent des offres d'emploi et s'assurent même d'obtenir un poste avant de sortir de l'université.

« Le projet a une très forte influence sur l'employabilité et la formation relatives aux futurs métiers en conception des jeux vidéo, conclut M. Frasson. Même les centres de recherche internationaux s'intéressent à nos travaux et souhaitent y prendre part. »

Martin LaSalle

(Photos: Martin LaSalle)