Poutine : du pain et des jeux!

  • Forum
  • Le 17 février 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Vladimir Poutine entouré de bénévoles aux JO de Sotchi.Le président russe Vladimir Poutine joue son va-tout avec les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, déjà présentés comme les plus coûteux de l'histoire. Au jour 7 des compétitions, aucun acte de terrorisme tant redouté n'était venu assombrir ce rendez-vous sportif international.

 

« Pourvu que ça dure », commente Luc Duhamel, professeur au Département de science politique de l'Université de Montréal. Le russologue fréquente le pays des tsars depuis près de 40 ans. Russophone, il a accompagné des groupes pendant des voyages d'études dans l'ex-Union des républiques socialistes soviétiques. Il donne des cours sur les États postsoviétiques et la politique étrangère de la Russie notamment. Forum lui a posé quelques questions.

 

Luc Duhamel­ donne des cours sur les États postsoviétiques et la politique étrangère de la Russie. (Photo: Claude Lacasse)Les jeux de Sotchi sont-ils une bonne chose pour la Russie?

L.D. : Si l'on fait abstraction de la question des coûts, oui, ça peut être positif dans la mesure où tout se passe bien. Jusqu'à maintenant, ça va et souhaitons que ça continue. Les jeux font porter le regard du monde sur le beau côté de la Russie : des paysages magnifiques, des stades spectaculaires, un peuple heureux d'avoir l'attention mondiale dirigée vers lui. Vladimir Poutine a bien compris le vieux principe : donner à la population du pain et des jeux!

Il ne manque que le pain. La Russie est un pays en déclin. L'espérance de vie y diminue et ne dépasse guère les 65 ans. L'alcoolisme y fait des ravages. Le pays connaît des tensions ethniques considérables, principalement avec les musulmans, dont le nombre est en croissance : ils forment de 15 à 18 % de la population et pourraient être en majorité dans quelques décennies. Sans parler des républiques voisines, comme le Daguestan, qui menacent la stabilité de la région.

 

Que connaissez-vous de la région de Sotchi?

L.D. : La ville de Sotchi est prospère en raison des activités liées au tourisme et à la villégiature, mais elle se trouve dans le Caucase, une région extrêmement pauvre, où je me suis rendu à quelques reprises. L'idée d'y tenir les jeux n'était pas mauvaise dans la mesure où il restera des installations à l'usage de la population. On veut y développer le tourisme afin de stimuler l'économie. Géographiquement, la région est située tout près de l'est de l'Europe, un marché très intéressant pour les sports d'hiver.

 

Que pensez-vous de Vladimir Poutine?

L.D. : Je ne voterais pas pour lui. Je ne travaillerais pas sous son autorité. Il a triché aux dernières élections. Mais il est apprécié chez lui comme leader et il faut lui reconnaître des qualités en matière de politique extérieure. Son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, fait un excellent travail, car il positionne la Russie comme la grande puissance qu'elle n'est plus. Les jeux de Sotchi sont d'ailleurs un élément important de ce positionnement stratégique sur le plan international.

L'image très médiatisée de Poutine, qu'on voit plonger dans le lac Baïkal ou caresser des panthères, peut nous paraître un peu caricaturale, mais pour le peuple russe, c'est très important. C'est le type de leader qu'il affectionne : il présente une image de force, capable de tenir tête à l'Occident. D'ailleurs, chaque fois qu'il défend des idées contraires à celles qui sont en vogue en Occident, sur les droits des homosexuels par exemple, il gagne en popularité sur son territoire. Son objectif est précisément là : garder le pouvoir et être apprécié chez lui. On se demande si Poutine est pour ou contre ceci et cela. En fait, Poutine est à 100 % pour ses intérêts personnels.

 

Vous donnez un cours sur la corruption en Russie.
Quel rôle ce phénomène joue-t-il dans la Russie contemporaine?

L.D. : Un rôle majeur. Dans le système d'enseignement, dans la fonction publique, dans l'industrie de la construction, dans le gouvernement, la corruption est omniprésente. Les fonctionnaires se laissent acheter et ils soudoient leurs supérieurs. J'ai été témoin, moi-même, de passe-droits accordés dans des établissements scolaires. Mais curieusement, je crois que les choses s'améliorent lentement. Le président Poutine a instauré un système de lutte contre la corruption très efficace dans son armée. Les militaires s'y sont soumis. C'était pour une raison très simple : l'État a besoin d'une armée fiable qui exécute les ordres proprement.

 

Quels sont vos pronostics sur les retombées des jeux?

L.D. : À moins d'un acte de terrorisme qui viendrait gâcher la sauce, Poutine pourrait remporter son pari. Mais c'était très risqué et, compte tenu des coûts astronomiques de ces 15 jours de spectacle, seul l'avenir nous dira si c'était la chose à faire. Jean Drapeau en aurait eu long à dire au leader russe...

Propos recueillis par Mathieu-Robert Sauvé