La lutte contre le VIH en République centrafricaine : l'importance de la continuité

  • Forum
  • Le 24 février 2014

  • Martin LaSalle

Des patients du centre de traitement de l'hôpital communautaire de Bangui (image : Pierre-Marie David)Les ruptures de stocks de médicaments antirétroviraux (ARV), survenues au cours des dernières années en République centrafricaine, ont eu des répercussions dramatiques sur la santé des personnes infectées par le VIH.

 

Elles ont aussi engendré chez ces gens malades une méfiance à l'endroit des acteurs politiques et médicaux responsables de la lutte contre le VIH-sida.

Et cet état de suspicion est susceptible d'atténuer leurs chances de s'en sortir.

C'est le dur constat auquel est parvenu Pierre-Marie David, chercheur et responsable de formation professionnelle à la Faculté de pharmacie de l'Université de Montréal.

M. David a vécu en République centrafricaine de 2005 à 2008, où il agissait à titre de coordonnateur d'accès aux traitements par antirétroviraux pour la Croix-Rouge. En parallèle, il a entrepris des recherches sur les effets sociaux des ARV dans le contexte centrafricain.

De l'espoir à la déception

La lutte contre le VIH-sida fait partie des huit « objectifs du millénaire » adoptés en 2000 par les États membres de l'ONU.

En vertu de cet objectif, l'accès gratuit aux ARV a été généralisé dans différents pays, dont la République centrafricaine. « Ce sont ainsi environ 14 000 personnes qui pouvaient obtenir un traitement en 2011 dans un pays où le taux de prévalence de la maladie était de 5 %, ce qui constitue une épidémie généralisée », précise M. David.

Or, la distribution d'ARV a créé des déceptions à la hauteur des grandes attentes qu'elle avait initialement suscitées.

D'une part, l'accès gratuit aux ARV offrait la possibilité de mieux vivre avec le VIH qui, du coup, devenait une infection qui se soignait comme les autres. D'autre part, les porteurs du virus étaient moins stigmatisés au sein de la population et la confidentialité du processus de distribution avait même permis de doubler le nombre de femmes enceintes acceptant de subir un test de dépistage du VIH (20 000 en 2008 contre 40 000 en 2009).

Toutefois, la gestion des fonds accordés – 43 M$ US – était centralisée par l'appareil étatique. Les réseaux de distribution qui existaient avant la gratuité ont disparu, laissant place à un système monopolistique qui est devenu corrompu.

À tel point que, de 2008 à 2010, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a gelé sporadiquement les crédits pour s'assurer d'une plus grande traçabilité. L'approvisionnement en ARV en a pâti, ce qui s'est traduit par des ruptures de stocks qui, dans certaines régions du pays, se sont parfois étalées sur près de deux mois.

Résistances biologiques et sociales

Pierre-Marie DavidConstatant l'ampleur des dégâts lorsqu'il est retourné à Bangui en 2010, Pierre-Marie David a recadré ses travaux pour comprendre les effets individuels et sociaux de la discontinuité du traitement.

« Ces ruptures de stocks ont paradoxalement rappelé, de façon à la fois réelle et symbolique, une mort annoncée chez ceux que les médicaments devaient sauver », relève-t-il.

D'un côté, plusieurs patients ont essuyé des échecs virologiques (ou échecs de traitement) en raison des stratégies qu'ils ont employées pour pallier l'absence d'ARV.

« Par exemple, certains ne prenaient leurs médicaments qu'une journée sur deux afin qu'il leur en reste advenant une rupture de stock, tandis que d'autres s'en remettaient aux guérisseurs locaux faute de traitement », évoque M. David.

Ces stratégies ont vraisemblablement accentué le risque de résistance aux médicaments.

D'un autre côté, ces interruptions de traitement ont été interprétées par les patients comme une trahison de la part des responsables des programmes internationaux, qui n'avaient pas rempli leurs promesses.

« En plus de la résistance biologique, j'ai constaté une résistance sociale, voire une forme de cynisme, explique Pierre-Marie David. Et si, dans 10 ans, on décide de leur offrir des médicaments de deuxième ou de troisième génération pour traiter les pharmacorésistances, il faudra préalablement se demander comment la mise sur pied de nouveaux programmes sera interprétée. »

Autrement, les patients pourraient bouder ces programmes et l'on sera faussement porté à croire que ces hommes et ces femmes refusent les traitements pour des raisons culturelles.

« Or, il y aura un motif historique à cette résistance sociale et, en ce sens, les ruptures de stocks actuelles seront un facteur explicatif d'adhésion ou de non-adhésion aux programmes de traitement dans l'avenir », conclut-il.

Martin LaSalle


Une guerre civile meurtrière

Depuis l'année 2013, la République centrafricaine vit sa troisième guerre civile, causée essentiellement par des problèmes de gouvernance qui ont dégénéré en conflit intercommunautaire entre chrétiens et musulmans, dans une zone rendue très instable par les combats au Darfour et en République démocratique du Congo (RDC) et par la dissémination de milices armées sur une grande partie du territoire.

Selon l'ONU, le pays vit une crise humanitaire : la moitié des 4,6 millions d'habitants de la République centrafricaine serait en « situation d'assistance humanitaire », avec 400 000 déplacés à l'intérieur des frontières et 68 000 réfugiés dans les pays voisins, principalement en RDC. De plus, environ 1,1 million de personnes sont touchées par l'insécurité alimentaire.

Ce contexte inquiète vivement Pierre-Marie David. En raison non seulement des difficultés additionnelles qu'il occasionne pour la distribution d'antirétroviraux, mais aussi de la situation de survie dans laquelle il place l'ensemble de la population.

« L'accès aux traitements avec ARV devient problématique par rapport à la nécessité de survivre quotidiennement dans un pays qui, déjà, soulève peu l'intérêt », déplore-t-il en rappelant que moins de 40 % des besoins humanitaires de base y sont actuellement comblés.