L'agriculture n'a pas joué le rôle qu'on croyait dans l'essor démographique africain

  • Forum
  • Le 24 février 2014

  • Martin LaSalle

Des membres de la communauté pygmée Batwa, en Ouganda (image : Luis Barreiro)Jusqu'à récemment, on croyait que l'abondance des ressources créées par l'agriculture avait constitué le point de départ des plus grandes explosions démographiques de l'espèce humaine sur chaque continent.

 

Or, une étude internationale à laquelle a pris part Luis Barreiro, chercheur au CHU Sainte-Justine, un établissement affilié à l'Université de Montréal, révèle que les expansions démographiques en Afrique seraient survenues bien avant l'avènement de l'agriculture.

Parue dernièrement dans la revue Nature Communications, l'étude repose sur l'analyse du génome entier de plus de 300 personnes d'Afrique centrale, soit des pygmées pour une moitié – le plus grand groupe de chasseurs-cueilleurs existant de nos jours – et pour l'autre moitié des individus issus des populations sédentaires d'agriculteurs de langue bantoue vivant dans la même région.

Une diversité génétique similaire mais récente

Différentes études archéologiques et linguistiques démontrent que les forêts équatoriales d'Afrique centrale sont densément peuplées depuis plus de 40 000 ans et que les premiers agriculteurs s'y sont installés il yLa partie de la carte en jaune représente approximativement les territoires africains où ont été effectués les prélèvements d'ADN auprès des populations d'agriculteurs et de chasseurs-cueilleurs. a tout au plus 5000 ans.

Il était généralement admis que l'expansion démographique suivant l'essor de l'agriculture avait engendré un mélange génétique entre populations sédentaires et populations de chasseurs-cueilleurs.

Et il y a bel et bien eu un brassage génétique : les résultats de l'étude indiquent que les populations pygmées d'aujourd'hui ont un bagage génétique provenant jusqu'à 50 % d'ancêtres agriculteurs, avec différentes variations selon les individus.

« Les échantillons d'ADN que nous avons prélevés nous ont permis d'étudier plus d'un million de sites polymorphes dans le génome », dit M. Barreiro. Ces polymorphismes permettent de retracer l'histoire démographique des populations humaines.

« Lorsque des populations se côtoient et se reproduisent entre elles, les individus qui les composent partagent plus de polymorphismes, ce qui signifie qu'ils sont génétiquement plus proches », explique Luis Barreiro.

Mais, dans le cas des populations pygmées et des populations d'agriculteurs d'Afrique centrale, les échanges génétiques surviennent plus tard dans l'évolution que ce qu'on croyait, c'est-à-dire il y a moins de 1000 ans seulement.

Plus encore, en concentrant leurs recherches sur le chromosome X – l'un des deux chromosomes sexuels chez l'être humain –, les auteurs ont constaté que le brassage génétique s'est effectué de manière presque unilatérale : des hommes agriculteurs se sont reproduits avec des femmes pygmées, mais rarement des hommes pygmées se sont liés avec des femmes agricultrices.

Progression démographique antérieure à l'agriculture

Luis Barreiro (image : Stéphane Dedelis)Menée en collaboration avec des chercheurs de l'Institut Pasteur ainsi que du Muséum national d'histoire naturelle et de l'Université Lumière Lyon 2, l'étude montre par ailleurs que l'explosion démographique de populations de chasseurs-cueilleurs (autres que pygmées) pourrait avoir provoqué l'avènement de l'agriculture, plutôt que l'inverse.

« Les ancêtres des actuels agriculteurs auraient connu, il y a de 10 000 à 7000 ans, un succès démographique tel qu'il leur aurait été nécessaire d'adopter un nouveau mode de vie, impliquant le recours à l'agriculture, pour subvenir à leurs besoins », explique M. Barreiro.

Par ailleurs, les chercheurs ont découvert que d'importantes expansions démographiques se sont produites il y a de 30 000 à 10 000 ans dans les populations de chasseurs-cueilleurs qui allaient devenir agriculteurs, tandis que les populations de pygmées ont connu une baisse démographique majeure au cours de la même période.

« Nos futurs travaux basés sur le séquençage des génomes entiers devraient nous permettre d'affiner notre connaissance de l'histoire évolutive des populations de chasseurs-cueilleurs et d'agriculteurs d'Afrique centrale », conclut le généticien.

Martin LaSalle