Quand la religion se porte comme un vêtement

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  • Le 24 février 2014

  • Dominique Nancy

Le chapelet exerce une fascination sur de nombreuses détenues, qui le portent sur elles pour toutes sortes de raison (image : iStockphoto).« Quasiment tout le monde ici a des chapelets. » « Mais c'est le seul bijou qu'on a le droit d'avoir aussi. » « Y'en a un dans leur chambre, y'en a un dans leur lit... » « Ça me donne de la confiance. Ça me donne la force dont j'ai besoin pour passer à travers les épreuves... »

 

Voilà le genre de réponses qu'a obtenues l'équipe de Barbara Thériault, professeure au Département de sociologie de l'Université de Montréal, lorsqu'elle a demandé à des femmes incarcérées dans une prison de Montréal d'expliquer pourquoi le chapelet en plastique blanc de type glow in the dark était omniprésent dans l'établissement.

« De nombreuses détenues en portaient un ou plusieurs autour du cou. Le nombre de chapelets qu'on trouvait dans la prison était clairement disproportionné comparativement au nombre de personnes qui participaient aux activités pastorales. Même les détenues non catholiques semblaient accorder une importance à cet artéfact religieux », commente Mme Thériault.

Intriguée par le phénomène, elle s'est posé deux questions et en a fait le thème d'une étude. Qu'est-ce que le chapelet en tant qu'artéfact? Et jusqu'à quel point les activités de pastorale d'une prison pour femmes et le catholicisme du Québec contemporain se retrouvent-ils condensés dans cet objet?

Les résultats de son étude publiés en janvier dans Studies in Religion = Sciences religieuses (Sage Publications) révèlent que le chapelet est plus qu'une parure. À la différence de la petite clé, aussi portée autour du cou, l'ornement religieux serait une sorte de gage que l'on est une bonne personne. « Être croyant est associé à un tel engagement par les détenues, qui voient souvent leur vie être réduite au crime qu'elles ont commis et qui ont besoin de reconnaissance », signale Mme Thériault.

Une caractéristique positive dont l'authenticité est quelquefois mise en doute. Tout comme d'ailleurs le « bon goût » de l'objet. Le côté kitch du chapelet amène certaines à s'en moquer, voire à le ridiculiser. Un mépris exprimé même par celles qui le portent. D'ailleurs, la croix du chapelet est parfois retirée ou encore les grains sont utilisés pour fabriquer d'autres genres de colliers ou de bracelets.

Mais, qu'il soit perçu ou non comme un objet de bon goût, il exerce une fascination sur les détenues, qui lui attribuent une sorte d'effet magique. « Pour la plupart de ces femmes, le chapelet offre une présence et une protection, explique la sociologue. Et, même si réciter son chapelet relève d'une tradition dont elles n'ont pas hérité, la valeur du chapelet est dite plus grande lorsqu'il est bénit et empreint de prières. »

L'étude de la chercheuse confirme par ailleurs les travaux du sociologue britannique James Beckford. « La religion est peut-être plus facilement accessible dans les pénitenciers que dans le monde extérieur, mais cela ne veut pas dire que le niveau d'activités religieuses parmi les prisonniers est nécessairement plus élevé que parmi le reste de la population », écrit-elle.

Jouer avec les détenues

Barbara Thériault (image : Andrew Dobrowolskyj)C'est entre novembre 2011 et août 2012 et avec la collaboration de deux étudiants des cycles supérieurs, Étienne Tardif et Monica Grigore, que Barbara Thériault a fait ses observations et mené ses entretiens auprès d'une trentaine de femmes incarcérées pour des délits aussi divers que la sollicitation de clients, le trafic de drogue, le vol ou le meurtre. « Elles éprouvent un grand besoin d'évoquer les motifs de leur incarcération. Il était difficile au début de les faire parler d'autre chose », confie Mme Thériault.

Difficile, mais pas impossible. L'équipe de Mme Thériault a eu l'idée d'employer un outil de recherche particulier : un jeu de société. «L'objectif était de situer les expériences de transcendance à partir d'une planche de jeu que nous avions imaginée et où étaient représentés les principaux lieux d'une ville et de ses environs. » Franc succès.

La professeure du cours Sociologie des religions de l'UdeM et amatrice de la série télévisée Unité 9 a ainsi pu faire du chapelet un objet de discussion, de réflexion et de fascination, « comme dans les débats actuels sur les signes religieux au Québec », souligne-t-elle.

À son avis, ce serait trop simplifier la question que d'imputer la présence du chapelet au contexte pénitentiaire. « Ce sont les bénévoles qui donnent aux détenues les chapelets de même que les petites bouteilles d'eau bénite, concède-t-elle. Mais les formes matérielles de la vie religieuse ne peuvent être limitées au seul contexte de la prison. Au moins secrètement, nous conservons tous, que ce soit dans un tiroir ou dans nos poches, de ces artéfacts qui nous rattachent à une idée, une époque ou bien une personne. »

Pour illustrer son propos, elle sort de son sac à main un petit caillou gris de forme particulière. « Un ami me l'a donné en guise de porte-bonheur lors d'un séjour en Allemagne et il m'a fait promettre de ne jamais le jeter. Comme j'ai promis, je suis condamnée à toujours le garder », raconte la chercheuse de 41 ans en riant.

En prison, ce type d'objet aura davantage une connotation religieuse. Mais le fait que la prison est un lieu qui soustrait les détenues au regard des autres ne serait pas étranger au phénomène, selon Mme Thériault. « La religion peut ainsi se porter comme un vêtement, à l'abri du regard des autres, des hommes, de la bonne société. »

Dominique Nancy