Les départements de lettres se présentent en format condensé

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  • Le 24 février 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le Graal est cet objet mythique que cherchaient les chevaliers de la Table ronde. Inventé au début du Moyen Âge par des auteurs anonymes, le concept a été repris vers le 13e siècle par des chrétiens qui y voient le calice ayant servi au dernier repas de Jésus.

 

« Le Graal, c'est aussi la coupe Stanley dans laquelle tout joueur de hockey professionnel veut tremper ses lèvres », a dit Francis Gingras au cours d'une présentation de ses travaux de recherche le jour de la Saint-Valentin, au Carrefour des arts et des sciences de l'Université de Montréal.

Le médiéviste s'est échiné à analyser des manuscrits anciens dans les plus grandes collections de livres rares de la planète afin de retracer la genèse de textes majeurs. Cela ne l'empêche pas de s'intéresser aussi à l'histoire de mots comme celui-là, dont l'usage a presque disparu aux 17e et 18e siècles avant de s'implanter définitivement il y a 200 ans. Le chercheur a même retrouvé un texte qui prétend que le Graal aurait été transporté par bateau en Nouvelle-France et serait caché quelque part, en lieu sûr, à Montréal... Mais c'est son usage dans la langue courante qui mystifie le plus. « De nos jours, le Graal symbolise aussi bien une nouvelle marque de voiture qu'une application pour votre téléphone mobile. Sans parler, évidemment, des évocations sportives. »

Dix minutes. C'est le temps maximal dont disposaient les professeurs des départements de lettres de la Faculté des arts et des sciences (FAS) de l'Université de Montréal qui ont participé au colloque « Lettres ouvertes » le 14 février. Projet « drôlement sérieux », selon le doyen de la FAS, Gérard Boismenu, venu prononcer l'allocution d'ouverture, ce colloque en accéléré voulait offrir à l'auditoire un tour d'horizon des activités de recherche des professeurs de quatre départements de lettres de l'UdeM pas toujours reconnues à leur juste valeur : littératures de langue française, études anglaises, langues et littératures modernes et littérature comparée.

Robots et tronçonneuse

MM. Melançon et Gingras avaient convié leurs collègues à un exercice inusité : présenter leurs travaux en moins de 10 minutes! (image : Andrew Dobrowolskyj)Quand il était enfant, Marcello Vitali-Rosati voulait devenir écrivain. Tout s'écroula lorsqu'il apprit, par la nouvelle La bibliothèque de Babel, de Jorge Luis Borges, que tous les livres pourraient être écrits par des machines et que le lecteur n'aurait qu'à choisir le sien dans les gigantesques rayons de la bibliothèque absolue. « L'organisation aléatoire de lettres donne un grand nombre de possibilités, mais c'est un nombre fini », résume-t-il.

Devant la production colossale de l'ère numérique, on se sent un peu comme le petit Marcello. Et pourtant, les robots n'ont toujours pas remplacé l'être humain pour ce qui est du style et de la créativité. Le jour même de sa présentation à Montréal, lui-même lançait un livre à Paris. Intitulé Égarements, il porte sur l'amour et la culture numérique. « Je suis convaincu que la philosophie doit être un geste, qu'un geste est un voyage et qu'un voyage ne réussit que s'il implique un égarement », peut-on lire. Un robot n'aurait pas écrit ça.

Pour Benoît Melançon, l'ère numérique ne tuera pas le livre ni le travail de l'éditeur, mais elle a bouleversé le monde de la publication savante. Pas nécessairement pour le pire. Lui aussi intéressé par l'histoire des mots, il a vu un de ses concepts être diffusé de façon virale par les réseaux sociaux. Dans son blogue littéraire L'oreille tendue, le spécialiste de Diderot a présenté quelques auteurs québécois qui montent (Samuel Archibald, Raymond Bock, William M. Messier) comme les membres de l'école de la tchén'ssâ (néologisme phonétique de « chainsaw » ou tronçonneuse). Précision : « Cette école est composée de jeunes écrivains contemporains caractérisés par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l'idéalisation et une langue marquée par l'oralité. » Dans les romans de cette école, ça sent l'huile à moteur et l'huile de bras, le sang coule et on sacre allègrement, fusil à la main.

Ce qui n'était qu'un clin d'œil s'est rapidement répandu, au point où des chroniqueurs et journalistes ont repris le concept. Une campagne d'affichage montre même les auteurs manipulant des tronçonneuses de couleurs vives.

Les récits mobiles

Simon Harel (image : Claude Lacasse)De son côté, Simon Harel, directeur du Département de littérature comparée, aura bientôt les clés d'un véhicule de marque Mercedes aménagé en laboratoire ambulant comprenant un studio de production multimédia et une zone pour mener des entrevues. L'objectif  est de récolter des récits de vie de gens qui bougent constamment dans la ville : chauffeurs de taxi, sans-abris et autres nomades. « Pour bien saisir la culture mobile, il faut sortir de nos campus », a-t-il expliqué. Des étudiants de son équipe entreprendront des projets de recherche in situ et le professeur compte bien donner des séminaires de maîtrise et de doctorat dans Hochelaga-Maisonneuve ou sous l'échangeur Turcot.

Son approche auprès des chauffeurs de taxi lui apparaît particulièrement fertile. « Ils sont un peu des psychothérapeutes publics; ils recueillent nos confidences tout en roulant. De plus, dans le taxi, il y a beaucoup de notre monde. Son histoire recèle des luttes syndicales épiques et l'évolution des rapports ethniques... »

D'autres spécialistes des études littéraires ont présenté leurs travaux en moins de 10 minutes. Un contrat difficile à assumer pour Ugo Dionne, qui a dû choisir entre réaliser une synthèse de ses recherches ou parler plus rapidement. Il a choisi la seconde option.

Sa présentation portait sur l'évolution du suspense dans la littérature romanesque. L'art qui consiste à tenir le lecteur en haleine pour l'amener jusqu'au prochain chapitre est apparu au 18e siècle. Le même processus vaut pour les téléséries comme 30 vies.

Mathieu-Robert Sauvé


Francofête 2014

Du 10 au 20 mars aura lieu la Francofête de l'UdeM, qui aura pour thème les correspondances.

Notez dès maintenant à votre agenda la première rencontre au programme, passionnée et certainement passionnante!

La lettre : un genre mort?
Conférencier : Benoît Melançon
Lundi 10 mars, de 16 h 30 à 18 h
3200, rue Jean-Brillant, salle B-2325

On annonce périodiquement la mort de la lettre. On l'a dit à l'arrivée du courriel, de Facebook, de Twitter. Pourtant, la lettre reste présente dans les sociétés contemporaines, sous toutes sortes de formes, anciennes et nouvelles. Il y a un imaginaire de la lettre, vieux de plusieurs siècles, qui nous semble naturel. Et il est là pour rester.

Passionné par l'épistolaire, Benoît Melançon a publié, notamment, Écrire au pape et au Père Noël (Del Busso éditeur, 2011) et Épistol@rités (publie.net, 2013). Professeur titulaire et directeur du Département des littératures de langue française, il est connu et apprécié non seulement des littéraires, mais aussi par un plus large public, dont les nombreux lecteurs et abonnés de son blogue oreilletendue.com.

Entrée libre. Bienvenue à tous!