Je t'écris de ma main moite...

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  • Le 10 mars 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

La lettre reste présente dans nos sociétés, sous toutes sortes de formes, rappelle Benoît Melançon.Postes Canada a annoncé en décembre dernier qu'elle mettrait graduellement fin à la livraison du courrier à domicile dans les grandes villes canadiennes. Est-ce la fin annoncée de la lettre manuscrite?

 

Pas si vite, objecte le directeur du Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal, Benoît Melançon, qui prétend qu'elle vit au contraire une sorte de renaissance.

Trois exemples récents de ce phénomène lui ont sauté aux yeux. D'abord, à la suite de la tragédie de Lac-Mégantic, l'église du village a mis à la disposition des personnes endeuillées et des visiteurs un mur complet et des crayons. Puis, l'automne passé, la société Sunwing a lancé une campagne de publicité audacieuse dans laquelle des facsimilés de cartes postales étaient disposés ici et là. Enfin, le Collège Notre-Dame de Montréal, une école secondaire privée, encourageait cet hiver les élèves à échanger des messages manuscrits à l'occasion de la Saint-Valentin.

« Ce paradoxe m'intéresse beaucoup. Si Postes Canada cesse la livraison du courrier, c'est qu'on s'écrit de moins en moins de lettres, sans aucun doute. Mais le besoin d'écrire de sa main demeure, comme en font foi ces exemples. En tout cas, il ne faut pas enterrer l'échange épistolaire trop vite », dit l'homme de lettres qui a un pied au 18e siècle – il a fait sa thèse de doctorat sur Denis Diderot – et l'autre au 21e comme auteur du blogue L'oreille tendue. Il a aussi publié deux livres récents sur la question : Écrire au pape et au Père Noël (Del Busso éditeur, 2011) et Épistol@rités (publie.net, 2013)

Ravi d'avoir l'occasion d'approfondir sa réflexion dans la conférence d'ouverture de la Francofête sur le campus de l'UdeM le 10 mars à 16 h 30, M. Melançon ne partage pas les craintes de plusieurs de ses contemporains sur la déréliction de l'écriture épistolaire. Celle-ci change de support, peut-être, mais ne disparaît pas. À son plus grand bonheur. « On n'a jamais tant écrit. On écrit du matin au soir et du soir au matin. Même notre téléphone sert à communiquer par écrit. Il y a des lettres partout! »

Et la qualité, monsieur? « Si je me fie à la langue écrite de mes étudiants, je constate qu'elle ne se détériore pas de la manière dont on le prétend généralement. »

Imaginaire épistolaire

« On annonce périodiquement la mort de la lettre, dit le résumé de sa conférence. On l'a dit à l'arrivée du courriel, de Facebook, de Twitter. Pourtant, la lettre reste présente dans les sociétés contemporaines, sous toutes sortes de formes, anciennes et nouvelles. Il y a un imaginaire de la lettre, vieux de plusieurs siècles, qui nous semble naturel. Et il est là pour rester. »

La façon dont les échanges écrits évoluent, voilà l'un des objets d'étude de Benoît Melançon. « Ce qui suscite mon intérêt, c'est le texte adressé à quelqu'un, indique-t-il, et cette adresse varie selon les supports disponibles, soit la lettre, le télégramme, la télécopie, l'écriture numérique. »

M. Melançon s'amuse du fait que la 11e Francofête a choisi le thème des correspondances. Voilà un élément de plus dans ce paradoxe. Pour essayer de le comprendre, il veut développer le concept de l'imaginaire épistolaire. Chaque époque a le sien.

« Quand on encourage les élèves d'une école de Montréal à échanger des vœux manuscrits pour la Saint-Valentin, on fait un choix éloquent. On prétend implicitement que le message sera différent de celui d'un texto ou d'un courriel. C'est ce sens que je cherche à explorer et à décrire. »

Avant même le choix des mots, il y a le choix du papier, la dimension de la page, sa texture et sa couleur. Il y a aussi le choix du crayon. Avant même d'en venir au texte, on peut griffonner des brouillons... Tout un contraste avec le texto. « Écrire “Je t'aime” dans un texto n'a pas la même portée émotive que dans une carte parfumée », résume-t-il.

La lettre manuscrite exige de son auteur une autre caractéristique peu commune de nos jours : le temps. « La lettre est une forme lente à une époque qui prise la vitesse. »

Que pense-t-il de la décision de certains États américains de renoncer à l'enseignement de l'écriture manuscrite au profit du maniement du clavier? « À ma connaissance, on n'en est pas encore là chez nous, répond-il. Pour l'instant, ce n'est pas un danger qui nous menace. »

Cela viendra-t-il? Benoît Melançon refuse de répondre, prétextant qu'il ne fait pas de futurologie. Il en a bien assez avec le présent.

Mathieu-Robert Sauvé

« La lettre, un genre mort? », conférence de Benoît Melançon le 10 mars à 16 h 30 au 3200, rue Jean-Brillant, salle B-2325. Entrée libre.