Marie Laberge, écrivaine du coeur, écrivaine de proximité

  • Forum
  • Le 10 mars 2014

  • Paule Des Rivières

Marie Laberge affectionne «l’objet lettre» depuis longtemps. Et, transformée en roman épistolaire, la lettre permet une proximité nouvelle avec le lecteur. (Photo: Michel Cloutier)Si vous avez lu Marie Laberge, vous avez sans doute ressenti un attachement viscéral pour les personnages de l'histoire. Et ce n'est pas un hasard. La romancière entraîne ses lecteurs au plus près du cœur. Et elle plaide coupable.

 

« Je prends mes personnages par le cœur. Je les ramollis et j'attaque », raconte l'écrivaine avec son large sourire et une pointe de candeur dans l'œil. Comédienne, dramaturge et auteure adulée, lauréate de nombreux prix ici comme à l'étranger, Marie Laberge se révèle toujours remarquable avec sa belle crinière, toujours pétillante, curieuse et chaleureuse. À l'occasion de la Francofête, qui a pour thème les correspondances, elle viendra à l'Université parler de son roman épistolaire Des nouvelles de Martha. Forum l'a rencontrée par un matin ensoleillé d'hiver, devant un thé vert, dans un café à Outremont.

« Un jour, je suis chez le coiffeur et une femme m'aborde pour me dire que sa sœur, suicidaire, restait en vie de deux semaines en deux semaines parce qu'elle attendait... des nouvelles de Martha. »

Des nouvelles de Martha, c'est le feuilleton épistolaire que la romancière a commencé à publier en 2009. Deux fois par mois, les lecteurs inscrits recevaient une lettre de Martha, cette femme à l'aube de la soixantaine qu'on découvre abasourdie après le départ de sa dernière fille et dont on suit la trajectoire et les réflexions de lettre en lettre. Des nouvelles de Martha devait durer un an. L'aventure s'est finalement étalée sur trois années, avec 100 000 abonnés. Cent mille abonnés! Y pense-t-on? Un écrivain qui vend 3000 exemplaires de son roman est considéré au Québec comme un auteur à succès. Mais Marie Laberge avait déjà connu la gloire à de nombreuses reprises, et de manière particulièrement spectaculaire avec sa trilogie Le goût du bonheur – dont le premier volume est paru en 2000 –, qui s'est vendue à 900 000 exemplaires.

Ce succès trouve sa source dans le grand talent de la romancière, mais aussi dans l'attention qu'elle accorde au lecteur. Elle pense intensément à lui. « Je travaille la texture et la pureté de la phrase afin qu'elle rende l'idée voulue. Je corrige pour que les lecteurs reçoivent la phrase que je leur tends et qu'elle soit claire. » Après la plongée intérieure, à la fois « fascinante, dangereuse et mystérieuse », qui lui permet de créer ses histoires et ses personnages et de les mener dans des zones qu'elle-même ne soupçonnait pas, l'écrivaine retrouve son lecteur à l'étape de la relecture. Comprendra-t-il ce qu'elle souhaite lui communiquer? Et d'ailleurs, si elle s'est lancée dans cette correspondance, c'était pour accroître davantage, si cela se pouvait, la proximité avec son fidèle public. Combien de fois ne lui a-t-il pas dit à quel point ses personnages lui étaient familiers, qu'il s'y était attaché?  De la jeune fille venue lui confesser que, sans Annabelle, héroïne du roman du même nom paru en 2001, elle ignore ce qu'il serait advenu d'elle tellement elle se reconnaissait dans les déchirements du personnage, à cet homme rencontré dans un Salon du livre et qui lui confie fièrement que Juillet est le premier roman qu'il a lu et qu'il a tout compris. La lettre comme genre littéraire apportait une touche intime additionnelle.

Mais «l'objet lettre» n'était pas insolite pour Marie Laberge. À la mort de sa mère, l'auteure a trouvé, intacts dans une boîte, tous les mots et cartes postales qu'elle lui avait envoyés au fil des ans, incluant les menus des dîners officiels auxquels elle avait parfois été conviée, à Paris ou ailleurs.

« C'était ma façon d'être présente. Au demeurant, j'ai toujours écrit à mes oncles et tantes qui étaient trop vieux pour voyager », dit l'écrivaine, quatrième d'une famille de sept enfants ayant grandi à L'Ancienne-Lorette, près de Québec, et dont le père enseignait le grec et le latin au séminaire. Du plus loin qu'elle se souvienne, la petite Marie racontait puis écrivait des histoires pour ses sœurs, sous le charme. Elle écrit son premier récit à 13 ans. Mais c'est en journalisme qu'elle s'inscrit à l'Université Laval. Puis, constatant que la troupe de théâtre de l'établissement l'emballe joliment plus que ses cours, elle bifurquera vers le conservatoire d'art dramatique. C'était avant la guerre à l'Anse-à-Gilles (1981), L'homme gris (1984) et Jocelyne Trudelle trouvée morte dans ses larmes (1986) ont marqué les esprits et le théâtre québécois avec leur galerie de personnages tourmentés et leur tableau d'époque. Elle publiera son premier roman, Juillet, en 1989.

De la nécessité de désobéir

Mais peu importe le genre ou la structure des écrits, au fil des 12 romans de Marie Laberge, on trouve les mêmes grands thèmes, qu'elle résume ainsi : « La vie, la mort, l'amour. Nous sommes toujours pris là-dedans et je danse autour de ces deux ou trois obsessions. » Et que dire des liens intergénérationnels au cœur de plusieurs des récits de l'écrivaine?

« Les relations entre les générations apportent un équilibre que seul le temps peut garantir », déclare-t-elle avec conviction. Ces liens intergénérationnels se déploient souvent dans une forme de transgression. Et ce n'est pas un hasard. Comme dans Adélaïde – le deuxième des trois romans du Goût du bonheur, paru en 2001 –, où la jeune femme tombe amoureuse de Nick, que sa mère a follement aimé. « Et, avant Adélaïde, Gabrielle avait enfreint la volonté de sa famille en épousant un Anglais. Il faut transgresser pour évoluer, il faut désobéir pour vivre. Et Florent, vous croyez qu'il n'a pas transgressé? Il a trouvé le courage d'aimer cette femme qui fut toute sa famille, cette femme que Nick a aimée, comme lui a aimé Nick. »

Dans Des nouvelles de Martha, de manière similaire, Martha établit avec sa petite-fille de 16 ans une complicité secrète. Avec Marie Laberge, les liens entre grands-parents et petits-enfants sont uniques et précieux.

« Martha est lucide; elle est aussi réconfortante pour ce qui est de la race humaine. » Comme sa créatrice, qui estime qu'elle doit utiliser le don qui est le sien, d'être au plus près du cœur, avec intégrité. « Tu ouvres ton cœur pour comprendre tout le monde. D'ailleurs, quand j'étais petite, j'écoutais les gens et je comprenais tous les points de vue. On m'a souvent dit qu'il y avait toujours des écœurants dans mon théâtre, mais même eux sont humains. »

Paule des Rivières

Rencontre avec Marie Laberge, jeudi 13 mars à 12 h, 3200, rue Jean-Brillant, salle B-2285