Pour Myriam Beaudoin, écrire, c'est aussi souffrir!

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  • Le 10 mars 2014

  • Dominique Nancy

Le deuxième roman de Myriam Beaudoin porte sur les hassidim de Montréal. Myriam Beaudoin a vécu toute son adolescence en Afrique. Au cours de cette période, elle a écrit d'innombrables lettres à ses amies et aux membres de sa famille, mais aussi à des amoureux potentiels.

 

«J'aime cette façon de communiquer», dit l'écrivaine de 37 ans dont le plus récent ouvrage, 33, chemin de la Baleine, exploite l'approche épistolaire, un genre par excellence pour plonger en profondeur dans la psychologie des personnages.

« À cette époque, il n'y avait pas de courriels ni d'Internet. C'est donc ainsi que s'est développé mon intérêt pour l'écriture », ajoute celle qui a reçu pour son précédent livre, Hadassa (Leméac, 2006), le Prix littéraire des collégiens et le Prix des lecteurs France-Québec.

Rencontrée au café Le baobab, à Verdun, où elle habite depuis six ans avec son conjoint, Myriam Beaudoin affiche un magnifique sourire. Avec son petit air angélique et ses yeux verts pénétrants, cette nouvelle maman d'une petite fille de deux mois ressemble un peu à l'héroïne de son dernier roman. Mais là s'arrête la similitude! Elle, elle se porte mentalement très bien, merci. « J'ai déjà connu, moi aussi, ce qu'est un amour destructeur », confesse la romancière.

Au cours de cet entretien, on apprend que, pour elle, la musique et la littérature sont indissociables. Elle lit à haute voix chaque phrase qu'elle écrit comme avaient l'habitude de le faire Augustin, au 4e siècle, ainsi que les anciens Grecs et Romains. Une façon de faire considérée comme indispensable à l'époque à la pleine compréhension du texte.

« Je m'assure ainsi que la musique des mots concorde avec les émotions transmises », indique Myriam Beaudoin, qui a découvert le piano à cinq ans, avant l'écriture. Aujourd'hui, elle écoute toujours de la musique en écrivant. « Chaque roman a son inspiration musicale, souligne-t-elle: le Requiem de Mozart pour Un petit bruit sec, la musique klezmer pour Hadassa et le jazz de Dina Washington pour 33, chemin de la Baleine. » Pour l'écrivaine, tout est affaire d'orchestration. Si elle trouve par exemple que le rythme est trop lent, elle n'hésite pas à trancher à froid dans un paragraphe moribond. Pas de fausse note possible dans sa prose exigeante. « Je corrige sans cesse mes manuscrits. Je suis une perfectionniste », affirme-t-elle un peu gênée.

Rien à voir avec l'écriture de l'à-peu-près, du raccourci et l'immédiateté de la correspondance par courriel. « Non, moi, j'aime travailler mes textes. Et puis, même si j'utilise l'ordinateur, je préfère de loin recevoir des lettres sur du joli papier que des courriels. Je suis une vraie romantique! »

Aimer à la folie

Dans 33, chemin de la Baleine, son troisième roman publié en 2009 chez Leméac, Myriam Beaudoin nous faisait parcourir, à travers une histoire d'amour vouée à un destin tragique, le Montréal des années 50 : le parc Belmont, le Soda Bar de la rue Guy, les rencontres littéraires du Café de la paix fréquenté, entre autres, par les écrivains et poètes Claude-Henri Grignon, Marcel Dubé et Alain Grandbois.

Pour camper son personnage principal à cette époque, il lui a fallu faire des recherches approfondies. « J'ai consulté des tonnes de microfiches de journaux. Je lisais les faits divers, les recettes de cuisine et tout ce qui était relatif aux évènements culturels. Les années 60 m'intéressaient moins que les années 50, plus mystérieuses pour moi. »

Ce roman est à cent mille lieues de celui qui nous a fait découvrir en 2003 l'auteure de Un petit bruit sec (Éditions Triptyque). À un détail près : tout comme la jeune fille qui écrit à son père mort, Éva Lenoir entreprendra la rédaction de lettres à l'intention de son mari, le célèbre écrivain Onil Lenoir, retiré à l'île aux Coudres. « Cette fois, ce sont des lettres d'espérance et d'amour », précise la romancière.

L'attente est sans fin pour Éva, qui est prisonnière d'une grande solitude, la correspondance étant sans réponse. Cet amour va la mener jusqu'à l'hôpital psychiatrique. Onil ne reviendra jamais, mais son fils, Jacques, la retrouvera vieille et seule, avec une oreille en moins, séquelle d'un mystérieux accident, dans la résidence où désormais elle habite. Il lui lira les lettres qu'elle avait écrites à son mari. Des lettres touchantes qu'elle n'a plus le souvenir d'avoir rédigées.

En entrevue, Myriam Beaudoin admet qu'il s'agit d'une histoire triste. Très triste même. « J'ai tellement pleuré en écrivant ce roman, surtout dans la rédaction des dernières lettres qu'Éva adresse à Onil », confie sans honte celle qui a sombré dans l'abattement dès l'œuvre achevée.

Les critiques sont dithyrambiques. Le journal Voir et Le Devoir, notamment, ont fait état de son talent. Dotée d'une impressionnante vitalité, sa plume scrute les âmes comme seule la vraie littérature peut le faire. Mais rendre toutes ces émotions a un prix. Cela exige de l'auteure qu'elle les vive elle-même.

« C'est à la fois exaltant et très épuisant, signale-t-elle. Après mon premier livre, j'ai fait une dépression qui a duré deux ans. Il faut dire que ça n'a pas été facile d'écrire sur le bouleversement familial qu'avait causé la mort de mon père. Heureusement, l'écrivaine en moi se connaît de mieux en mieux. J'apprivoise ce métier. »

Enseigner pour se renouveler

Née au Québec en 1976, cette deuxième fille d'une famille de quatre enfants a séjourné de 11 à 17 ans au Rwanda et au Mali, où son père était diplomate. Celle qui, déjà, fait sa marque comme romancière a également enseigné le français langue seconde à des enfants de pêcheurs au Brésil ainsi qu'à de petites filles hassidiques à Outremont.

Cette expérience dans le milieu juif orthodoxe lui a d'ailleurs donné l'idée de son deuxième roman, qui parle des hassidim de Montréal et de la fascination qu'ils exercent. « C'est une chance inouïe que j'ai eue de pouvoir observer ces jeunes filles », mentionne cette polyglotte – elle parle quatre langues dont le portugais et l'espagnol –, qui enseigne présentement le français et l'espagnol au Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie.

Malgré la popularité qu'elle connaît, Myriam Beaudoin ne songe pas à mener une carrière de romancière à plein temps. Du moins, pas pour l'instant. « J'aime enseigner, dit-elle. De plus, cela me permet de me renouveler comme auteure. »

Invitée à la 11e Francofête de l'Université de Montréal, elle participera à un entretien public le 18 mars à 12 h, où elle parlera de ses œuvres, de son intérêt pour le roman épistolaire et de son expérience en enseignement du français.

Dominique Nancy

Rencontre avec Myriam Beaudoin, mardi 18 mars à 12 h, 3200, rue Jean-Brillant, salle B-2325

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